Histoires abominables

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vendredi 20 septembre

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Essai - Policier

Histoires abominables

Disparition - Assassinat MAJ mercredi 17 novembre 2010

Note accordée au livre: 4 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 14,9 €

Pierre Larousse
Pierre Enckell (présentation, notes, questions et après-texte)
Bruxelles : André Versaille, septembre 2010
298 p. ; 22 x 13 cm
ISBN 978-2-87495-100-8
Coll. "Redécouvertes"

Les crimes dans le dictionnaire

L'intérêt :
On aura tout intérêt à se procurer le recueil de Pierre Enckell, journaliste et lexicographe de dictionnaires d'onomatopées, de jurons, de noms de chiens. Il a fait paraître chez l'éditeur belge André Versaille, dans la collection "Redécouvertes", un volume passionnant concernant le lourd passé criminel de notre société du XIXe siècle. En parallèle à l'importante collection "Les Grandes affaires criminelles" chez De Borée, cet ouvrage s'impose comme un amusant condensé d'affaires retentissantes échelonnées entre 1817 et 1887. Mais, contrairement au traitement moderne des journalistes et des écrivains contemporains chez De Borée, Pierre Enckell, modeste, a tenu à s'effacer derrière sa source : Le Grand dictionnaire universel de Pierre Larousse publié en dix-sept volumes de 1863 à 1890. Après avoir cherché dans près de vingt-cinq mille grandes pages bien remplies de petits caractères serrés en deux colonnes, Pierre Enckell a isolé les articles sur les affaires criminelles, les a triés, titrés et classés chronologiquement avant de les reprendre texto dans l'ouvrage. C'est donc, sous le nom d'auteur de Pierre Larousse, une découverte à plus d'un titre, car jamais le lecteur n'aurait pu imaginer que ce dictionnaire mythique puisse consacrer autant de pages et surtout autant de développement à ces sordides affaires.

Le contenant :
Le livre Histoires abominables, subventionné par la Communauté française de Belgique, est donc un travail d'historien plein d'humour qui met en avant ses sources pour mieux en faire apprécier le sel. Mais, avant d'en examiner le contenu, examinons le contenant comme tout lecteur déambulant dans les rayons d'une librairie.
Dans le but d'appâter le chaland, le titre Histoires abominables renvoie plus à celles d'Hitchcock, voire à celles d'une anthologie de nouvelles fantastiques ou gore qu'à une sélection de "48 affaires criminelles du XIXe siècle" qui est le sous-titre intérieur et qui aurait mieux convenu en couverture. Même si le texte de quatrième de couverture est, lui, plus honnête, il titille le lecteur assez grossièrement pour lui faire croire que ces articles historiques ne sont pas ennuyeux car rédigés dans un style "d'une certaine complaisance". Enfin, la promesse "de fournir, à la pelle des scénarios pour téléfilms" paraît convenue, toutes les grandes affaires criminelles du XXe (Papin, Besnard, Petiot, Landru, Gregory, Émile Louis...) étant aussi formidables voire plus. Autre anicroche avec les notules de Pierre Enckell ajoutées à la fin de chaque récit. Elles sont imprimées dans un cadre au fond gris tellement soutenu que les mots sont presque illisibles sans un éclairage de cinq cents Watts. Mais la plus mauvaise note concerne la couverture choisie. On reconnaîtra la célèbre gravure du "Petit Journal" illustrant l'un des infanticides de Jeanne Weber dite "L'Ogresse de la Goutte d'Or". Or, Jeanne Weber (1874-1910) n'avait que treize ans en 1887, date butoir de la période étudiée dans le livre. Elle n'y apparaît donc pas. Ses méfaits s'étant déroulés au début des années 1900 et l'édition du "Petit Journal" datant de 1908, force est de conclure que l'éditeur a choisi cette gravure dans un but essentiellement racoleur. Pourtant les meurtres d'enfants ou de bébés ne manquent pas (Papavoine, Menesclou, Troppmann, Mme Lemoine). Sans doute leurs gravures, si elles existent, n'étaient-elles pas aussi accrocheuses. Finalement, cette couverture dessert le propos : il aurait été plus judicieux de choisir une illustration de l'une des quarante-huit affaires mentionnées.

Le contenu :
La préface : Pierre Enckell, dans sa remarquable préface (absurdement plombée par la farce judiciaire de l'Affaire Hiroux développée sur trois pages), replace l'ambitieuse publication de Larousse dans son contexte historique et social. Avec l'assouplissement de la censure et l'illettrisme qui recule, les journaux foisonnent et abondent d'histoires criminelles que des "reporters" développent à loisir. C'est l'époque où la science fait des progrès immenses et où le nouveau Code Pénal entre en vigueur. Des noms de ténors du barreau émergent tout comme de juges d'instruction, policiers, experts et médecins légistes. Des écrivains comme Stendhal ou Balzac s'emparent de certaines affaires. Les premiers auteurs purement "policiers" paraissent, Émile Gaboriau étant le plus connu. Tout est mis en place pour que la société s'empare du Crime comme d'un piment qui conjugue la fiction et la réalité jusqu'au mot FIN généralement écrit entre les montants de la guillotine autour de laquelle on se presse en foule de milliers de personnes au petit matin dans la moindre préfecture.
Les crimes : Sans doute, Pierre Larousse en tant que grand ordonnateur n'a-t-il pas rédigé lui-même ces articles mais il en est au moins le superviseur. Son anti-cléricalisme dut être agréablement chatouillé par tous ces prêtres assassins (Mingrat qui viola et dépeça une jolie ouaille, Roubignac qui tortura et tua une jeune vierge confite en dévotion, Delacollonge qui tua sa maîtresse, Léotade cité plus haut, Auriol qui empoisonna deux vieilles sœurs pour filer le parfait amour avec l'institutrice de l'école publique). Mais il n'y a pas que les prêtres. Dans l'excellente galerie de personnages, les malfrats et les domestiques qui égorgent les vieilles dames, côtoient le duc de Choiseul-Praslin assassin de sa femme, mère de leurs dix enfants, des pharmaciens empoisonneurs, un anthropophage, deux reines de la gâchette (Mme Clovis Hugues, femme de journaliste et Marie Bière, cantatrice), un horloger adepte de la cuisinière qui brûle les morceaux de cadavres (Pel, précurseur de Landru) et de nombreux autres.
Les notules sur fond trop gris de Pierre Enckell donnent des petits détails supplémentaires notamment au niveau des réactions de la presse de l'époque, des récupérations littéraires ou des inévitables complaintes composées surtout lors des jugements.

La faiblesse des neurones :
"Aussi machiavéliques qu'ils puissent paraître, note malicieusement Pierre Enckell dans sa préface, les criminels dont il est question ici ne sont pas des plus futés [...]. Ils gardent sur eux des vêtements tachés de sang ; ils jettent des cadavres dans les rivières sans les lester suffisamment ou bien les brûlent dans des fourneaux qui empesteront tout le voisinage [...] le criminel est non seulement bestial au point de vue des mœurs et de la moralité, mais il est aussi particulièrement bête". On pourrait lui répondre que les assassins de l'époque ne connaissaient rien à la médecine légale alors à ses balbutiements, que l'arsenic était en vente libre et que les liaisons entre services de police étaient difficiles. Il en va tout autrement aujourd'hui avec le succès des TV films qui apprennent aux enfants de huit ans les bienfaits de l'ADN pour une enquête.

Le style :
C'est le grand mérite de cet ouvrage de faire renaître ce style débarrassé des envolées pompeuses et larmoyantes de l'époque en raison de la clarté revendiquée de tout Dictionnaire. Et cela contredit "la complaisance" mentionnée ci-dessus. Quand les auteurs abordent les données de médecine légale, comme dans le viol et le meurtre, en 1847, de la petite Cécile Combettes commis par Frère Léotade dans son couvent, où l'examen des traces de matières fécales sur une chemise permet des révélations essentielles, les rédacteurs se montrent très novateurs. De fait, c'est un style journalistique moderne qui prime avec annonce du crime et de la peine dans les premières lignes et déroulement ensuite du crime et de l'enquête.

Le bonus :
Sur le site de l'éditeur à la page consacré au livre, Enckell a ajouté une centaine d'autres crimes non mentionnés dans son ouvrage. Cet intéressant bonus mérite d'être signalé car, outre un style plus lapidaire et plein d'humour noir, on y trouve des causes célèbres, comme celle de la domestique Hélène Jegado, la grande serial killeuse bretonne, oubliée dans le livre. Sans doute aurait-il été intéressant de prolonger aussi le livre par une bibliographie des éventuels titres consacrés à ces affaires. Exemple d'un recoupement intéressant tant les noms en commun sont nombreux, le magistrat Pierre Bouchardon qui se fit une spécialité de récits judiciaires chez Albin Michel entre les deux guerres, a dû puiser chez Larousse les idées de bonnes affaires du XIXe qu'il développa ensuite (elles avaient l'avantage d'avoir leurs archives ouvertes). Outre les récits courts publiés en recueil ou en presse, il a ainsi publié en livre les affaires Papavoine, Benoît, Lafarge, Peytel, Lesnier, Léotade, Besson, Bocarmé, Armand, Delacollonge, Troppmann, Pranzini, Auriol, Pel, Prado et Dumollard le tueur de bonnes. Pour les lecteurs désirant avoir plus de détails sur une affaire précise mentionnée dans Histoires Abominables, citons aussi le site Criminocorpus dont le moteur de recherche par noms propres et lieux conduit à des bibliographies intéressantes.
Au final, Histoires abominables est une anthologie intelligente qui résume d'une façon claire les affaires criminelles traitées. Évitant la plupart du temps les méandres de l'enquête et surtout les imbroglios des procès et des témoignages, elles sont autant d'amorces à des recherches ultérieures car elles excitent la curiosité. Ce qui est le propre d'un dictionnaire, n'est-ce pas ?


On en parle : Alibi n°1

Citation

On opéra des fouilles, et bientôt on découvrit, dans un trou de 3 mètres de longueur sur 0 m 40 de profondeur, six cadavres encore chauds, celui d'une femme et ceux de cinq enfants, quatre garçons et une petite fille.

Rédacteur: Michel Amelin lundi 08 novembre 2010
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