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Odile Bouhier et les premiers experts de l’histoire policière

Jeudi 12 avril 2012 - La télévision nous abreuve, jusqu'à plus soif, de ces séries policières où des experts jonglent avec une foultitude de données scientifiques et technologiques pour confondre les criminels. Ces séries viennent, pour l'essentiel, des USA ancrant l'idée que ce type de police est né dans ce pays. Or, sans vouloir faire des cocoricos excessifs, il faut se souvenir que la police scientifique, sans pseudo ordinateurs superpuissants, sans bases de données bidons, a vu le jour à Lyon, sous les toits du Palais de justice dans les années 1910-1920. C'est Edmond Locard qui, le premier, a mis au service de la justice les avancées scientifiques de l'époque.
Odile Bouhier fait revivre, à travers ses romans, le parcours de ces premiers experts, de ces policiers qui, à force de ténacité, ont imposé d'autres méthodes d'investigations que l'usage des coups pour amener des criminels à avouer.
Autour d'un trio de héros emblématiques, elle anime une galerie étoffée de personnages qu'elle fait évoluer dans des récits de haute tenue, érudits, aux intrigues relevées. Après Le Sang des bistanclaques (Presses de la Cité, 2011), elle vient de faire paraître, toujours aux Presses de la Cité, De mal à personne, la seconde enquête des "Experts lyonnais".
Rencontre avec une auteure à la plume plus que prometteuse.
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© D. R.



k-libre : Le professeur Hugo Salacan et le commissaire Victor Kolvair sont les "Experts-Lyon" de votre série. L'action se déroule dans les années 1920. Ces personnages sont inspirés des créateurs de la police scientifique. Comment avez-vous découvert ces policiers scientifiques ?
Odile Bouhier : Invitée sur le tournage d'un téléfilm dont certaines séquences se déroulaient dans l'ancien palais de justice de Lyon, j'ai arpenté ce dernier et découvert que dans ses combles avait été fondé le premier laboratoire de police scientifique, par Edmond Locard. J'ai voulu en savoir plus et ai commencé mon enquête, entre plusieurs bibliothèques et les Archives de Lyon.

k-libre : Si Hugo Salacan emprunte à Edmond Locard, dont vous en avez fait le disciple, Victor Kolvair a-t-il un lien avec un personnage authentique ?
Odile Bouhier : Non, pas du tout. Victor Kolvair est une créature inventée par mon imagination, un pur personnage de fiction.

k-libre : Cette police scientifique a-t-elle eu du mal à s'imposer ? N'était-elle pas perçue, par le reste du système judiciaire, comme l'affaire de doux hurluberlus ?
Odile Bouhier : Tout à fait ! Comme tous les pionniers, ils ont dû faire preuve de ténacité pour s'imposer au milieu de la technique des aveux, alors de mise. Locard n'avait au départ aucun moyen financier ni humain. Il s'est battu pour imposer son "échange", aujourd'hui mondialement célèbre. Il a révolutionné les enquêtes criminelles !

k-libre : Vous la mettez en concurrence avec les Brigades du Tigre, créées quelques années plus tôt par Georges Clemenceau. Cette concurrence a-t-elle été sévère ?
Odile Bouhier : Et encore, le mot est faible. C'était, en quelque sorte, la guerre des polices. Au départ, Locard n'était pas pris au sérieux et j'imagine que les railleries fusaient. Mon imagination a fait le reste.

k-libre : Le premier volet de votre série s'intitule Le Sang des bistanclaques. Pouvez-vous nous éclairer sur ce que signifie ce terme peu fréquent ?
Odile Bouhier : Ce joli mot correspond à l'onomatopée des métiers à tisser, aux bruits qui résonnaient dans les ateliers. Ce sont les canuts qui ont, les premiers, surnommé ainsi leur outil de travail.

k-libre : Vous placez l'intrigue de ce livre dans le milieu de la soierie lyonnaise. Cette activité économique est incontournable pour la région, à cette époque. Lyon vivait-elle au rythme de cette industrie ?
Odile Bouhier : Dans Le Sang des bistanclaques, l'histoire familiale du coupable permet de relater cette activité commerciale très hiérarchisée : au XIXe siècle, la moitié des habitants de l'agglomération lyonnaise travaillait pour la Fabrique (manufacture de la soie).

k-libre : Dans De mal à personne, votre second roman, vous faites référence aux nouvelles lois qui identifient un système répressif et éducatif pour les mineurs. Vous faites une description des bagnes d'enfants. Était-ce une triste réalité ?
Odile Bouhier : Hélas oui ! J'ai été effarée de le découvrir en me documentant. J'ai mieux compris pourquoi mon grand-père, magistrat qui œuvra dans l'ombre à l'ordonnance de 1945, s'est battu toute sa vie pour une justice des mineurs éducative et non répressive.

k-libre : Le docteur Bianca Serraggio, psycho-pathologiste, est un personnage qui prend une dimension importante dans vos enquêtes. Elle est décrite comme la première femme, candidate aux concours de l'internat des asiles, reçue au médicat des asiles d'aliénés et directrice de l'espace asilaire de Lyon. A-t-elle un modèle ?
Odile Bouhier : De loin, Bianca Serraggio emprunte au parcours professionnel de Constance Pascal. Mais ensuite, je laisse toujours la fiction l'emporter.

k-libre : Dans vos livres, les enfants tiennent un rôle déterminant. Pourquoi ? Êtes-vous captivée par l'enfance et ses rapports au monde des adultes ?
Odile Bouhier : Totalement. Et vice et versa, pour tout vous dire. Il y a un pouvoir incontestable des adultes face aux enfants. Un pouvoir corporel et physique d'abord. Un pouvoir psychique ensuite, plein d'énigmes.

k-libre : Vous utilisez également le goût du secret, de la dissimulation développé dans les familles bourgeoises, en l'occurrence, lyonnaises. Ce silence est-il générateur de frustrations, de situations dramatiquement vécues, voire de psychoses ? Ne permet-il pas d'imaginer toutes les turpitudes ?
Odile Bouhier : Bien sûr, le secret de famille me passionne. Il génère frustrations, psychoses et, trop souvent, drames. Je lis chaque jour des dizaines de faits divers et la plupart concerne toujours la famille, cette micro société. Une mine d'or pour un écrivain que toutes ces turpitudes à portée de main...

k-libre : Vos personnages sont faits de chair et de sang, avec leurs défauts et leurs qualités. L'un consomme de l'héroïne, un autre fait du cinéma pornographique, un troisième est homosexuel... Pourquoi ont-ils tous, plus ou moins, des attitudes répréhensibles, des "vices" cachés ?
Odile Bouhier : Parce que les gens lisses et sans mystère ne m'intéressent pas. J'aime les paradoxes, inhérents au polar. Précision : Kolvair consomme de la cocaïne (et non de l'héroïne) car au lendemain de la boucherie de 14-18, certains médecins (dont Constance Pascal justement) la préconisaient. Et puis c'est la grande époque de l'opium, j'y viendrai c'est certain.

k-libre : Vos héros, et ceux qui gravitent autour, ont une passion qui les motive. Cela vous paraît important que vos personnages aient, ainsi, une vie en dehors de leur métier ?
Odile Bouhier : Un personnage ne doit pas se résumer à son métier, ce serait une erreur. Tous ont une vie privée et si elle ne doit pas être affichée de manière impudique au lecteur, l'écrivain se doit, lui, de la creuser, de la connaître. Je m'applique toujours à développer la généalogie de mes personnages puis je la dissémine, ou non, au gré des lignes.

k-libre : Beaucoup de vos personnages portent un masque, ne sont pas ce qu'ils paraissent. Aimez-vous jouer avec, et sur, les apparences ?
Odile Bouhier : J'aime les paradoxes et les contradictions qui permettent des tensions dramaturgiques fortes, essentielles à toute bonne fiction il me semble. Ce qui m'intéresse, c'est justement creuser les zones d'ombre des personnages. Je suis toujours fascinée, à la lecture des faits divers, par ce que l'être humain renvoie de contradictions : combien d'hommes et de femmes, apparemment sans histoire, coupables de crimes passionnels, d'inceste, d'infidélité, de violence ?

k-libre : Vos personnages, dans leur ensemble, ont des caractères torturés. Aimez-vous explorer la face sombre de l'être humain ?
Odile Bouhier : Vous l'avez compris, ce qui m'importe n'est pas ce que les gens montrent, plutôt ce qu'ils cachent...

k-libre : Nombre de vos personnages ont des rapports avec la mère tumultueux ou, du moins, conflictuels. Pourquoi ?
Odile Bouhier : Je ne crois pas que la maternité soit toujours si épanouissante qu'on veuille nous le faire croire... Lorsqu'une femme est tyrannique, elle ne devient pas bonne au prétexte qu'elle est mère ! Au contraire, son pouvoir de mère (car c'en est un) peut hélas décupler sa haine. Ce sujet est encore tabou dans notre société.

k-libre : Vous avez fait des recherches approfondies sur l'histoire récente de Lyon. Ainsi, vos héros partagent la vedette avec la ville. Vous en faites une ville attachante où il faisait bon vivre, malgré les difficultés. N'est-ce pas enjoliver une réalité ? Est-ce toujours le cas ?
Odile Bouhier : Je ne suis pas lyonnaise et me sens donc très libre de répondre. Il fait bon vivre à Lyon, c'est indéniable ! Cette ville a un goût de dolce vita à laquelle je ne suis pas insensible. J'aime explorer ses rues, mais aussi ses alentours. On sent que l'Italie n'est pas loin, la photogénie de cette ville est sous exploitée. Et puis, pour un polar, sa position géographique est on ne peut plus stratégique. Lyon abrite encore aujourd'hui le siège de l'INPS, Interpol et l'école nationale des commissaires. Il faut rendre à César ce qui est à César et à Locard ce qui est à Locard...


k-libre : Son histoire est-elle aussi riche qu'elle parait ?
Odile Bouhier : Même plus ! C'est quand même l'ancienne capitale des Trois Gaules...

k-libre : Victor Kolvair, le commissaire, est amputé d'une jambe suite à une blessure de guerre. L'inspecteur Legone, de la Brigade du Tigre est défiguré. Les mutilés de guerre étaient-ils nombreux à se réemployer dans la police ?
Odile Bouhier : Pas plus qu'ailleurs, bien évidemment. Mais c'est tout l'intérêt de la fiction, qui permet d'être parfois beaucoup plus réaliste qu'un documentaire par exemple. Ce qui est certain, c'est que cette Grande guerre, la première dans l'Histoire à utiliser des armes chimiques, a défiguré la France et tous ses habitants. C'est ce qu'il m'importe de traiter.

k-libre : Pourquoi avez-vous retenu des patronymes peu communs pour vos policiers ?
Odile Bouhier : Donner un nom à ses personnages est toujours un casse tête, si amusant soit-il. C'est un duo d'enquêteurs et j'ai tenté de trouver des patronymes percutants. J'ai commencé par leur prénom, qui rassemblés forment un auteur qui me passionne. Il fallait ensuite un nom de famille qui colle phonétiquement, j'ai pratiqué durant plusieurs années le théâtre et ne crains pas de relire mon texte à voix haute. J'aime la langue française. Pour Kolvair (homonyme de colvert, le canard, vous l'aurez compris), c'est un petit clin d'œil à Sokal et à son inspecteur Canardo, dont j'apprécie la nonchalance...

k-libre : Vos protagonistes rencontrent nombre de personnages authentiques. Victor Kolvair, par exemple, a côtoyé un temps Guillaume Apollinaire. Est-ce captivant de mêler, ainsi, des figures historiques dans une fiction ?
Odile Bouhier : Oui, j'adore cela, c'est tout l'intérêt des fictions historiques : pouvoir y inviter, sans en abuser, des figures réelles. Ce sont souvent des hommages, c'est le cas pour Apollinaire : je suis partie de son parcours pendant la guerre pour créer celui de mon héros.

k-libre : Le professeur Hugo Salacan, l'expert scientifique, écrit des romans policiers. Est-ce une facétie de votre part ou son modèle se livrait-il à cette passion ? Allez-vous nous faire connaître le contenu de ses enquêtes ?
Odile Bouhier : Edmond Locard était, comme mon professeur Salacan, féru de Conan Doyle, il s'en est même inspiré. Tout comme Salacan, Locard écrivait des romans policiers, dont les bénéfices lui permettaient d'acheter le matériel nécessaire à ses expériences. C'était trop fantastique pour ne pas garder cette idée. Quant à vous dévoiler le contenu des enquêtes de Salacan, c'est effectivement une envie qui me taraude. Mais pas n'importe comment. J'y réfléchis en tout cas.

k-libre : Vous donnez nombre de détails sur les méthodes utilisées par les experts pour nourrir vos intrigues. Est-ce facile de retrouver les moyens scientifiques utilisés à l'époque ?
Odile Bouhier : Non, ça n'est pas facile du tout, surtout pour une néophyte comme moi. Je passe des heures à me documenter, à chercher, lire, interroger des scientifiques. Mais j'aime écrire sur ce que je ne connais pas, j'aime écrire sur ce qui me fascine. La science en fait partie.

k-libre : Avez-vous un nouveau roman en cours d'écriture où l'on va retrouver votre galerie de personnages ? Pouvez-vous nous dévoiler le cadre de cette prochaine intrigue ?
Odile Bouhier : Je suis en pleine construction du troisième tome et, ne m'en veuillez pas, je suis incapable, lorsque j'écris, d'en parler. Bien sûr, j'ai la chance que mon premier roman, Le Sang des bistanclaques ait reçu un accueil public favorable, grâce au soutien inattendu de Gérard Collard, des Lyonnais et des lecteurs. C'est une belle histoire que ce petit succès d'estime et j'en suis bien consciente. Certes. Mais je tiens à préciser qu'il y a des années de travail derrière, des années de concession pour l'écriture, qui n'en accepte aucune. C'est difficile, la précarité des scénaristes n'est non seulement pas qu'une légende, elle est grandissante. Et puis, je ne suis pas une graphomane. Au contraire. L'écriture n'est pas que du bonheur, c'est beaucoup de sueur, de souffrance, de mise en danger. Je suis si pointilleuse et exigeante avec la langue, la construction d'une histoire. Pour certains écrivains, dont je suis, rien n'est jamais acquis. D'ailleurs, je veux bien croire au talent, pourquoi pas, mais je préfère le travail. De toute façon, c'est très simple : sans écrire, je m'ennuie à mourir. Je pense à Camus, qui conseillait de toujours se méfier de la facilité : un peu la devise du commissaire Kolvair...


Liens : Odile Bouhier | De mal à personne Propos recueillis par Serge Perraud

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