Confession japonaise

Les monstres étaient conduits par Bruno, le patriarche officieux, l'hercule chauve doté de tatouages et d'une moustache à la gauloise. Mais l'âme du clan – et le narrateur, dans la plupart des histoires – était Chick, le garçon à la bouche grotesque et au corps couvert de plumes
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Roman - Noir

Confession japonaise

Fantastique - Ethnologique - Assassinat MAJ lundi 11 mars 2019

Note accordée au livre: 5 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 20 €

Sébastien Raizer
Paris : Mercure de France, février 2019
300 p. ; 21 x 14 cm
ISBN 978-2-7152-4961-5
Coll. "Bleue"

Le réel et l'imaginaire

On commence à bien connaître Sébastien Raizer. Sa trilogie à la "Série Noire", inaugurée en 2015 avec L'Alignement des équinoxes, mixait avec bonheur et intensité les technologies modernes et les éléments archaïques qui nous composent. Puis il a fait successivement fait paraitre Eloge du zen (tout est dit dans le titre) et 3 minutes 7 secondes, deux ouvrages qui avaient renforcé ces éléments et montré un auteur fasciné par le Japon (dont il offre de superbes photos régulièrement sur son compte Facebook). Toujours est-il qu'il ne s'agit pas d'une simple fascination orientale, mais d'une véritable osmose. Sébastien Raizer est un écrivain japonais qui écrit en langue française. C'est du moins ce qui apparaît à la lecture de cette Confession japonaise (le lecteur ne manquera pas de se surprendre à aller chercher qui est le traducteur de ce petit bijou). Bien évidemment il y a le vocabulaire ou les lieux puisque ce sont des réalités japonaises qui sont décrites, mais plus que cela, à la lecture, l'on songe sans cesse, de par l'écriture, le style ou les thèmes à des romans japonais. Bien entendu ceux de Aruki Murakami (la technologie et les mondes parallèles), mais aussi ceux de Kenzaburō Ōe (les monstres et l'empathie), de Yasunari Kawabata (le goût des petites gens et des situations étranges, de l'érotisme "bizarre"), voire de Yukio Mishima (les personnages handicapés physiques ou par la vie). Il partage même le goût de la plaisanterie macabre et du saugrenu que l'on trouve dans les récits policiers de Seichō Matsumoto ou de Edogawa Ranpo.
Nous sommes bien ici, aussi, dans un roman noir. Mais il s'agit d'un texte décalé, à part, avec sa propre musique et son indécision. D'ailleurs, s'agit-il uniquement d'un polar, où le personnage raconte de manière détournée ses crimes et ses obsessions ? Est-il vraiment coupable ou est-il le jouet de forces maléfiques, de fantômes qui hantent la littérature orientale (et dont Lafcadio Hearn, un écrivain méconnu se fit le passeur en Europe) ? Le récit débute par le séisme de Kobé en 1995. La maison de Tetsuo s'est écroulée, tuant toute sa famille, lui excepté (mais, au fil du roman, le narrateur nous laisse penser que peut-être il est en fait le seul mort et que c'est durant son agonie, sous les décombres, qu'il fantasme ce que nous lisons). Il est élevé par sa grand-mère qui lui raconte des légendes. Le personnage se met donc à croire que le monde est composé de deux univers : l'un quasiment factice, le nôtre, dont la réalité est floue (et au cours du roman Testuo ne pourra parfois plus se servir de sa carte bancaire ou recevra des informations de ses collègues et patrons qui ne concordent pas avec ce qu'il voit et entend), et l'autre fantasmé, plus réel, qu'il partage avec de nombreuses autres personnes. Les deux univers s'interpénètrent facilement sans que l'on sache exactement s'il y a deux univers ou si l'on est confronté à la manière que Testuo a de cacher et de sublimer les meurtres qu'il commet et ses obsessions. Il a des rêves sexuels particuliers et décrits avec un soin méticuleux qui rappellent, de manière plus crue, des récits comme Les Belles endormies, de Yasunari Kawabata ou des contes où apparaissent des femmes-renards, version locale des succubes. Entre autres, il s'est pris d'amour pour une jeune infirmière (il travaille également dans un hôpital, de manière tellement intensive qu'il vit presque sans manger dans les couloirs de celui-ci), mais elle disparait et tout le monde a l'air même d'oublier son existence, alors qui lui la voit encore. Ou alors il croise une femme bardée d'attelles métalliques (rappel sauvage du bondage qui a l'air d'attirer beaucoup certains orientaux et qu'un écrivain comme Romain Slocombe avait présenté en France) avec laquelle il a une liaison charnelle. Mais tout ceci est-il bien vrai  ? On est en droit de se demander si ce n'est pas purement fantasmé. Et il y a en filigrane la question de sa mort - accident, crime ou suicide ? Cette indécision constitue le cœur secret du roman jusqu'à ces dernières pages, oscillant entre réalisme et fantastique diffus, passant de l'un à l'autre sans heurts, comme autant de passages possibles entre deux univers (les lecteurs se souviendront peut-être comment dans 1Q84 de Haruki Murakami le personnage bascule dans un monde parallèle en descendant un escalier de métro aérien), des univers où parfois le tatouage sur le corps d'une femme en dit plus long sur la réalité du monde que d'interminables discours.
Confession japonaise nous entraîne, grâce au pouvoir stylistique de Sébastien Raizer, dans un long cauchemar éveillé, dans un monde parallèle (peut-être plus véridique que le nôtre) ou dans l'esprit d'un personnage qui transcrit de manière fantasmatique une réalité ennuyeuse et triviale. C'est un roman extrêmement réussi, plus littéraire que strictement policier, mais au charme incomparable et qui peut réconcilier les amateurs de textes policiers ET fantastiques ET de littérature japonaise ET de littérature tout court.

Citation

J'ai sans cesse marché sur le chemin qui devait me mener à l'endroit où me os seraient broyés et mon esprit libéré des caprices rageurs de la terre et des jeux sadiques des dieux - ou des miens propres.

Rédacteur: Laurent Greusard lundi 11 mars 2019
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