Les Insulaires et autres romans (noirs)

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samedi 21 octobre

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Roman - Noir

Les Insulaires et autres romans (noirs)

Psychologique - Social MAJ mardi 29 juin 2010

Note accordée au livre: 5 sur 5

Grand format
Réédition

Tout public

Prix: 24,5 €

Pascal Garnier
Paris : Zulma, mai 2010
528 p. ; 19 x 12 cm
ISBN 978-2-84204-510-3

Allers simples vers les dérives. Sans espoir de retour

En 2006, Zulma rééditait La Solution Esquimau, d'abord paru au Fleuve Noir en 1996. L'éditeur poursuit ce travail de reprise des romans de Pascal Garnier avec un volume unique rassemblant, dans l'ordre chronologique de leur première parution, La Place du mort (1997), Les Insulaires (1998) et Trop près du bord (1999). Une telle présentation amène, forcément, une attitude différente de celle qu'on aurait adoptée face à trois livres distincts : on a d'emblée le réflexe de tout lire d'une traite. Ce faisant, on perçoit des échos qui peut-être seraient demeurés inaudibles et des continuités de ligne qu'on n'aurait peut-être pas vues – on saisit comme en pleine lumière la cohérence d'un univers d'auteur, l'affirmation d'un style et l'étendue d'un talent d'écrivain. En contrepartie, l'étroite cohabitation des trois romans les rend poreux l'un à l'autre et il faut rester très vigilant pour conserver envers chacun une même fraîcheur d'esprit.

La Place du mort
Fabien Delorme, quarante-cinq ans, chômeur, est installé en désamour depuis... trop d'années déjà avec Sylvie. Il a aussi perdu les clefs qui lui ouvriraient la porte de la vraie conversation avec son père. Fabien n'est pourtant pas si seul : il a un "meilleur ami", Gilles, censé travailler dans le show-biz mais, dans les faits, tout aussi actif que Fabien. Quasi divorcé d'avec Fanchon, il partage avec elle la garde de leur fils Léo et consacre à Fabien le meilleur de son temps – les soirées pizza-bière, les parties de Lego à plat ventre sur le tapis... Rien d'extraordinaire.
L'existence de Fabien se fissure le jour où Sylvie meurt dans un accident de la route. Avec son amant. La mort de Sylvie et la découverte de sa liaison vont bouleverser sa vie mais Gilles est là, qui l'accueille chez lui. Un jour, Fabien se met en tête de séduire Martine, la femme de l'Autre, ce Martial dont s'était amourachée Sylvie... D'intentions saugrenues en décisions hâtives il va, évidemment, aller de Charybde en Scylla. Et de Scylla en enfer – au congélo ? peu s'en faut... La fin ? Elle bée la gueule ouverte. On lit les dernières phrases abattu, sonné – plus amorphe que Fabien l'a jamais été tout au long de ce récit d'un terrifiant gâchis.
De la cocasserie de ces deux quadras mal grandis vautrés sur le tapis en train de jouer au Lego au cumul de meurtres commis de sang-froid en passant par la sourde angoisse que fait naître chez le lecteur la lente prise de conscience que certains personnages exercent sur d'autres une véritable tyrannie mentale et psychologique, la progression est implacable. N'étaient les fameuses "phrases" - images et comparaisons – dont Pascal Garnier avait le secret qui désamorcent aussi bien la morne banalité d'un quotidien usé jusqu'à l'os que l'absolue terreur d'une situation sans issue visible, on serait en plein thriller horrifique.
Avec, en guise de premier chapitre, une scène inaugurale extrêmement visuelle mais parcellaire dont n'émergent que quelques détails précis et aigus à laquelle succède le déploiement d'un récit peu à peu angoissant, la construction, classique, est parfaite qui génère insidieusement la tension jusqu'à l'insoutenable. Alliée à l'écriture si personnelle de Pascal Garnier elle fait de La Place du mort un roman délectable qui satisfait à la fois l'amateur de suspense et l'œnologue du style.

Les Insulaires
Olivier est un alcoolique repenti. Deux ans qu'il ne boit plus. Avec Odile qu'il a épousée en sortant de cure il s'est creusé un petit trou confortable dans le monde dont vient le tirer le décès de sa mère. Il lui faut aller à Versailles régler les questions d'obsèques et de succession. Roland est SDF. Il traîne dans la gare Saint-Lazare et, sans autre raison qu'une impulsion subite, il saute dans un train qui file sur Versailles. Rodolphe, obèse et aveugle de naissance, a stationné son imposante masse devant Le Radeau de la Méduse, au Louvre. Il attend sa sœur, Jeanne. Quand elle aura fini ses achats de Noël elle viendra le chercher et ils rentreront chez eux, à Versailles.
Ces quatre petits bouts de vie épars que les circonstances font converger à Versailles vont s'y rencontrer, se mêler, se fondre les uns dans les autres. Jeanne et Rodolphe sont les voisins de palier de la mère d'Olivier. Jeanne est l'amour de jeunesse d'Olivier. Rodolphe s'est entiché de Roland lors d'une sortie en ville. Et tous se retrouvent autour d'un plantureux repas. Mais la fête tourne à l'aigre. Jeanne et Olivier partagent un terrible souvenir, qui remonte de-ci de-là telle une vilaine bulle sulfureuse venant crever la surface d'un lac de boue. Et Olivier boit son premier verre depuis sa désintoxication. Prémices d'une catastrophe annoncée... En peu de jours le monde se nécrose et se ratatine jusqu'à l'étouffement, au rythme des bouteilles d'alcool toujours plus nombreuses descendues par Olivier. Et de quelques meurtres. La marée monte, monte... engloutit l'île, cette chimère, et avec elle ceux qui la rêvaient. Ce n'est pas encore assez. Il faut engloutir le naufrage et balayer la triste histoire de Jeanne et d'Olivier comme d'un coup de balai on éliminerait d'insignifiants résidus. Et le roman de s'achever sur un dialogue-de-tous-les-jours, témoignant de ce que la banalité reprend vite ses droits, quoi qu'il arrive.
Comme dans La Place du mort la construction est remarquable. Il ne s'agit plus ici de générer du suspense mais d'exprimer un enfoncement inexorable. Et le récit avance d'un admirable mouvement de marée montante. L'on part de petits clapotis anodins - un morceau de vie par ici, un autre par-là, rien de terrible - pour aboutir à la submersion totale. Un envahissement mou et fluide gagne tous les niveaux du texte - Olivier s'embourbe dans l'alcool, Rodolphe se remplit de nourriture et de boisson, dehors la neige est si abondante qu'elle bloque presque toute activité, les souvenirs funestes refluent. Les faits, les êtres, les gestes, les couleurs et la lumière - long flot têtu de fleuve en crue. Et l'on rêve d'insularité...
Central dans le recueil à cause de sa date de parution, ce roman me semble avoir, aussi, une place cardinale dans l'œuvre de Pascal Garnier. Peut-être parce qu'il y a une phrase - "Tout était kaki, gris, noir et marron avec un peu de doré par-ci par-là pour l'espoir" (p. 198) - qui me paraît en refléter le chromatisme général. Ou parce qu'en réfléchissant aux personnages que j'ai croisés dans ses histoires, je réalise que tous sont peu ou prou des "insulaires", chacun à sa façon. Que les circonstances les aient précipités au milieu de nulle part ou qu'ils y soient allés de leur plein gré. Et ils ont souvent, en guise de tombeau... leur île, justement.

Trop près du bord
Éliette ne croit pas quelle doive tourner le dos à la vie sous prétexte qu'elle a dépassé la soixantaine et qu'elle est veuve... Deux ans déjà que Charles est mort. Le souvenir de leur vie commune a la beauté d'un amour sans tache. Pourtant, se sachant alerte, svelte encore, elle se sent pleine de vitalité. Et ne serait pas fâchée de plaire à un homme – son visage à peine altéré de fines ridules lui souffle à l'oreille qu'elle le peut. Quand Étienne surgit au détour d'un virage, la veste sur l'épaule et qu'il lui offre de l'aider à changer sa roue, elle sent que c'est une chance unique qui ne se représentera pas. Alors elle l'accueille chez elle. Il y a bien deux ou trois petites choses qui ne collent pas très bien, dans ce qu'il lui raconte mais tant pis.
Tandis qu'Éliette ouvre sa porte à cet inconnu, Patrick, le fils de ses voisins Paul et Rose, se tue dans un accident de la route. Puis débarque une drôle de créature aux cheveux rouges – Agnès, la fille d'Étienne. En peu de jours un étrange conglomérat d'événements ébranle la vie d'Éliette. Mais elle continue de croire à son prince charmant, ferme les yeux sur les bizarreries de plus en plus criantes qui affectent les attitudes d'Étienne et de sa fille. Chez Paul et Rose, la mort de Patrick a provoqué un séisme. Les grains de sable commencent de gripper sérieusement la machine tranquille de la vie d'Éliette. Qui s'emballe et dérape. Sans plus de contrôle. Même la beauté intérieure d'Éliette finit par craquer, tels ces visages paisibles que l'on représente fendus pour montrer sous les traits pleins et doux les os du crâne et la mâchoire que n'habille plus la chair. Et l'histoire, d'abord sourire aux senteurs d'herbes et de fruits, se crispe peu à peu en un affreux rictus exhalant une haleine de décharge.
Des trois romans du recueil celui-ci est sans doute le plus subtilement nuancé. On ne baigne pas d'emblée dans les effluves de la défaite. Pas de kaki ni de marron, encore moins de lumières fétides ou d'odeurs glauques. Pas de boue non plus, ni d'ordures – tout au plus un tas de compost. Jusqu'à la fin le récit est ponctué d'authentiques clartés que rien ne ronge aux entournures – le ciel étoilé s'observe dans la quiétude du soir sans évoquer "un grand rideau mité" (Lune captive dans un œil mort, p. 118), les "fragrances végétales" et "le crincrin des grillons" gardent intact leur charme bucolique. Même quand il devient évident que le ver a rongé le fruit jusqu'au trognon des notations claires subsistent – un sourire, un regard, du "baume au cœur"... Quant aux personnages, ils sont de ceux dont Pascal Garnier a souligné les complexités, avec une empathie manifeste – ainsi allume-t-il des points de soleil jusque dans l'âme de Paul rendu bestial par la douleur du deuil, tandis qu'il révèle la formidable émergence de la part sombre de la douce Éliette.
L'écriture ne se contente pas de véhiculer ces nuances de ton, d'ambiance, de caractères - elle les reflète en se moirant elle-même d'accents poétiques qui ouvrent dans le récit de véritables moments de grâce. Le final n'en est que plus bouleversant.

Ce fort volume incite donc à lire les trois fictions à la suite. Je crois cependant qu'il vaut mieux respecter un temps de pause de l'une à l'autre. Pour mieux percevoir leur identité propre. Pour laisser entrer en soi les rares rayons de soleil qui s'y trouvent. Et parce que Pascal Garnier, par son art de l'image et du portrait, par son savoir-raconter, a doté ses romans d'un tel coefficient de pénétration dans l'âme qu'ils ébranlent en profondeur. Leur inexorable inflexion vers la ruine et le désastre change très vite l'enthousiasme de n'importe quel lecteur heureux de se lever le matin en une sourde mélancolie pareille à une ramure de saule pleureur trop penchée vers le sol. On a du mal à redresser la tête en fin de lecture. À moins de savoir trouver une juste distance qui permette d'apprécier toutes les qualités littéraires des romans sans être dévasté intérieurement...


On en parle : Carnet de la Noir'Rôde n°40

Citation

Il y eut un blanc, un blanc cassé parcouru d'anges infirmes traînant les ailes. Madeleine l'avait appelé par son nom et souriait.

Rédacteur: Isabelle Roche lundi 14 juin 2010
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