La Variante Istanbul

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samedi 28 novembre

Contenu

Roman - Espionnage

La Variante Istanbul

Psychologique - Géopolitique MAJ samedi 31 décembre 2011

Note accordée au livre: 5 sur 5

Poche
Réédition

Tout public

Prix: 7,1 €

Voir plus d'infos sur le site polarmag.fr (nouvelle fenêtre)

Olen Steinhauer
Liberation Movements - 2006
Traduit de l'anglais (États-Unis) par William-Olivier Desmond
Paris : Folio, janvier 2010
320 p. ; 18 x 11 cm
ISBN 978-2-07-035777-2
Coll. "Policier", 570
Derrière le Mur, 4

Ce qu'il faut savoir sur la série

En réalité, l'auteur, Olen Steinhauer, n'a pas donné de nom à cette série de cinq romans. En revanche, il l'a bel et bien construite à partir d'un concept global lui assurant cohésion par-delà les diversités formelles des œuvres qui la composent. Aussi l'éditeur français a-t-il décidé, par commodité mais avec un parfait à-propos, de la désigner par une appellation générique, "Derrière le mur".
Les cinq romans sont centrés sur un lieu : le commissariat de police abritant la Brigade criminelle d'une capitale d'un pays de l'Est - ledit pays reste sans nom et sa ville principale n'en aura pas d'autre que la Capitale. Ce commissariat et ceux qui y travaillent sont dépeints tout au long du demi-siècle qui, dans ce pays anonyme, sépare l'avènement du communisme de la chute du Mur de Berlin, à raison d'une enquête par décennie. Ainsi le premier roman se déroule-t-il en 1948, et le dernier en 1989.
Tous sont un subtil mélange d'intrigue criminelle et d'incursions étatiques confinant à l'espionnage. Le contexte historique est présent mais toujours au service de la fiction. Outre leurs qualités policières ces romans ont une vraie valeur littéraire : pour chacun d'eux l'auteur a adopté une approche narrative différente, tout en leur apposant une marque stylistique reconnaissable - pour autant que la traduction permette d'en juger. En deux mots, ils sont aussi efficaces que littéraires.

Publiés par Liana Lévi, les romans sont réédités en format poche chez Gallimard, dans la collection "Folio Policier".

Machiavélisme en trois M - Meurtres, mensonges et manipulations

1968. Le Printemps de Prague expire sous la botte soviétique. Des étudiants s'efforcent encore de résister ou de fuir en Autriche. Parmi eux Peter Husák. Pris avant de pouvoir franchir la frontière, il est passé à la question par le capitaine Poborsky. Peter n'a pas de réelles convictions politiques ni philosophiques. Il n'est pas non plus d'un courage exemplaire et ne paraît guère accessible aux émotions. Aussi le camarade Poborsky, qui a de plus décelé chez Peter un formidable talent pour le mensonge et la dissimulation, n'a-t-il aucun mal à convaincre le jeune homme de devenir son informateur. Seulement Peter a une faille – il envie beaucoup trop la petite vie confortable qui attend le soldat de deuxième classe Stanislav Klym quand il rejoindra son pays une fois terminée sa mission à Prague.

Avril 1975. Interpol organise à Istanbul une conférence internationale intitulée "Crime et coopération". La Brigade criminelle de la Capitale est tout naturellement invitée à envoyer un de ses représentants y assister. Emil Brod désigne l'inspecteur Libarid Terzian. Celui-ci n'arrivera jamais à Istanbul : son avion est détourné par des terroristes arméniens ; l'opération se solde par une explosion en vol qui ne laisse aucun survivant. L'enquête échoit à la jeune garde de la Milice du peuple, Gavra, Katja et Imre, sous l'œil vigilant de Brano Sev – Brano qui, depuis un an, est le mentor de Gavra. Les investigations finissent par graviter autour du ministère dont dépend Brano, la Sécurité d'État. Et par rencontrer un ancien élève du camarade Sev, Ludvik Mas. Dans le sillage de celui-ci, on découvrira entre autres étrangetés de fumeuses expériences para-psychologiques.

Peter, Gavra, Libarid, Katja... à chacun de ces personnages correspond un point de vue narratif. Juxtaposés tels des angles de prise de vue cinématographique, ils s'organisent, de plus, le long de deux axes chronologiques - 1968, 1975. Pareille dispersion narrative incite à attendre une étape de l'histoire où vont fatalement converger les différents plans – c'est, pour ainsi dire, une loi de composition romanesque. Dans cette Variante stambouliote les niveaux de récit en effet convergent et en cela Olen Steinhauer se montre un romancier des plus classiques mais la façon dont il orchestre cette convergence est d'une subtilité fascinante ; juste avant de la mener à son point ultime il pulvérise encore son récit. Jusqu'aux derniers moments. Quelle maîtrise ! Et lorsque l'on atteint ces pages finales, que se révèlent les rouages de la machination d'État, on comprend combien est pertinent le bandeau qui ceint l'édition originale - un bandeau jaune avec, en gros caractères noirs, un seul mot : "Machiavélique". Oui, brillamment machiavélique...

Avec ses chapitres courts, alternant sans cesse les points de vue et brisant la linéarité chronologique en de multiples allers et retours entre différents points du temps, l'architecture narrative, complexe et dont la parfaite cohésion repose sur de très fines sutures, exige du lecteur que son attention soit en perpétuel papillotement. Comme le regard d'un très bon agent, qui scrute, observe, saisit tout ce qui passe à sa portée. Il faut en lisant avoir sa mémoire constamment aiguisée qui ne perdra rien de ce que l'auteur a glissé dans son texte. Un nom, un geste, une pensée à peine formulée. Rien ne doit être négligé pour que le récit soit perçu dans sa plénitude et ressentie l'implacabilité de l'intrigue. Mais la tâche n'est pas si ardue – l'écriture est d'une extrême limpidité, même lorsque sont explorés les tourments des personnages – et il est relativement confortable de lire le roman d'une traite. C'est d'ailleurs, probablement, la meilleure lecture qui convienne.

Ce quatrième volet de la série "Derrière le mur" est d'une aussi haute qualité que les précédents. Tout aussi prenant, tout aussi remarquablement construit – tout aussi attachant et qui laisse, pareillement, un souvenir durable.

NB - La première édition du roman est parue en février 2008 aux éditions Liana Levi.

Citation

Tu vois, Gavra, peu importe le nombre de mouchards que nous posons partout, le nombre de mètres de films que nous avons sur eux, nous ne savons jamais ce qui se passe. Là-haut, ajouta-t-il en se tapotant la tempe.

Rédacteur: Isabelle Roche mercredi 03 février 2010
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