Seuls sont les indomptés

Par delà la terre des Condamines, dans un petit val ressemblant à une dalle de prairie coulée entre un coffrage fait de jeunes chênes et de genêts à balai, des animaux pesants émergent de la brume et se dirigent vers une mangeoire en ferraille recouverte de tôles ondulées rouillées.
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Roman - Western

Seuls sont les indomptés

Politique - Prison - Crépusculaire - Évasion MAJ vendredi 08 janvier 2016

Note accordée au livre: 5 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 23,8 €

Edward Abbey
The Brave Cowboy - 1956
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Laura Derajinski, Jacques Mailhos
Paris : Gallmeister, juin 2015
350 p. ; 21 x 14 cm
ISBN 978-2-35178-092-3
Coll. "Nature Writing"

Le dernier des cowboys

Seuls sont les indomptés est LE western crépusculaire par excellence de Edward Abbey. Pourquoi ? Parce que le romancier américain va encore plus loin que des auteurs comme Erskine Caldwell, qui déjà en avaient sorti de beaux. L'action de cet ouvrage se situe au milieu des années 1950 et le personnage principal, Jack Burns, traverse le Nouveau-Mexique chevauchant sa jument Appaloosa Whisky. Il a tout du cowboy. Du Stetson aux bottes en passant par l'harnachement et l'armement. Il bivouaque le soir à la belle étoile. Son seul souci semble être représenté par ces barbelés qu'il cisaille afin de continuer sa chevauchée. Pour l'heure, il dirige sa monture vers une maison excentrée de Duke City. La maison de son ami de longue date Paul. Il faut dire que lui et Paul sont de vieux idéalistes. Parce que Paul, l'intellectuel qui écrit un livre, a refusé sa conscription, il a été condamné à deux ans d'incarcération. Il attend dans la prison du comté son transfert dans une prison d'État. Alors, Jack a l'idée de se faire emprisonner à son tour et de s'évader avec son ami vers le Mexique. Une idée délirante qui ne convaincra par un Paul sûr de ses convictions mais assagi (il a une femme et un petit garçon).
Voilà en quelques lignes pour l'intrigue telle qu'elle est plantée. Ce personnage de Jack va très vite convaincre Kirk Douglas d'acheter les droits cinématographiques pour un film de David Miller qu'il produira et dans lequel il aura le premier rôle. Ce film en noir et blanc est de très honnête facture avec un bon scénario de Donald Trumbo dont les convictions politiques n'ont rien à envier à celles de Jack Burns. Le roman, comme souvent, est plus positivement dérangeant que le film. Edward Abbey ne se contente pas de montrer les trajectoires discordantes de deux hommes liés par une puissante amitié. Il y a tout d'abord cette idée géniale : faire emprisonner quelqu'un pour en sortir un autre avec bagarre d'alcooliques dans un bar sur fond d'inimitiés raciales. L'idée de planification puisque Jack Burns a pris le temps de planquer de grandes limes dans ses bottes. Et puis il y a toute la partie concernant l'enfermement avec là aussi son lot de dénonciations : violences des gardiens, promiscuité envahissante, doubles règles de conduite des prisonniers (administratives et collectives). Enfin, la grande évasion de Jack Burns qui va conduire à de très belles pages d'Edward Abbey, qui justifient pleinement que ce roman joliment traduit par Laura Derajinski et Jacques Mailhos figure dans la collection "Nature Writing".
Le propos devient insolent car Edward Abbey nous fait alors comprendre que dans l'Amérique des années 1950, traumatisée par le communisme, tout est fait pour que le citoyen américain se fonde dans un moule. Il doit avant tout être un numéro qui évolue étape par étape. Dès le début, Burns devient un outlaw car il n'a pas de papiers d'identité, il n'a pas de numéro de sécurité sociale et même s'il a fait la guerre, il n'a pas ses papiers militaires. Surtout, de par ses idées et ses rapports avec Paul, il est un "intellectuel", puis un "coco" et enfin un "anarchiste". Et là, on touche au sublime quant au moment de sa poursuite. Il a à ses trousses toutes les polices américaines, mais également l'armée qui met à disposition hélicoptère et hommes afin de pouvoir s'entrainer. Mais au milieu d'une telle troupe, détone le shérif Morey Johnson. C'est lui qui coordonne tout ce beau monde. C'est également le seul à avoir plus qu'une pointe d'humanité et à sentir poindre de l'empathie pour Jack Burns. C'est surtout lui qui se confronte aux milices qui elles aussi veulent se taper du "coco". Morey Johnson est un humaniste en devenir qui refuse également à sa manière de se fondre dans un moule. Il refuse au début de s'enrichir malhonnêtement de par ses fonctions. Puis il poursuit Jack Burns et peu à peu souhaite que ce dernier réussisse à s'échapper. Malheureusement, Edward Abbey a décidé que son roman serait crépusculaire. Depuis le tout début, l'on suit également la monotonie d'un routier et l'on se doute que lui et son camion vont à un moment donné rencontrer Jack Burns. Ce sera lors d'un final très noir et très ironique quant au combat de l'individu en butte à une société qui devient de plus en plus ordonnée et aseptisée. Seuls sont les indomptés est un roman atemporel qu'il devient de plus en plus urgent de lire en cette époque trouble où l'individu qui se rebelle est de plus en plus mal vu par le politique.

Citation

Je ne serai jamais philosophe, admit Burns. Mails il y a une chose pire encore, une seule. C'est que toi, t'en seras toujours un.

Rédacteur: Julien Védrenne vendredi 08 janvier 2016
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