Récit d'un noyé

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Roman - Noir

Récit d'un noyé

Fantastique - Enquête littéraire MAJ jeudi 15 août 2013

Note accordée au livre: 4 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 11 €

Clément Rosset
Paris : Minuit, octobre 2012
94 p. ; 19 x 14 cm
ISBN 978-2-7073-2239-5

Un noyé dans le figuier1

Les premiers pas de Clément Rosset dans la littérature noire (et fantastique) sont totalement involontaires.
En septembre 2010, le philosophe boit la tasse au large de quelque crique majorquine et, fatigué de nager, entreprend de descendre se reposer une petite demi-heure au fond de l'eau, tranquille.
Ce repos roboratif durera en fait dix-sept jours. Non pas, comme on pourrait le craindre, au milieu des poissons ou à la dérive, mais sur un plumard de l'hôpital Son Dureta de Majorque. Car des mômes du coin ont repéré le penseur couler, l'ont remonté, ramené jusqu'au rivage et, sans doute effrayés à l'idée de se faire accuser de crime, il se sont enfuis, laissant échoué là leur improbable poisson, qu'un touriste anglais confiera aux autorités sanitaires de l'île.
Or le semi-coma d'un noyé, à l'issue rien moins que certaine, (ni rien moins qu'incertaine), n'est pas précisément de tout repos. Ou alors d'un repos extravagant, fait d'une succession d'hallucinations aussi loufoques qu'inconfortables, dans une sorte de stupeur hilarante, d'hilarité angoissante, qui n'est pas sans rapport avec la frayeur enfantine, si jubilatoire.
Dans son essai philosophique L'Invisible, paru simultanément, Clément Rosset évoque notamment la figure du Coco, version espagnole de notre croque-mitaine, monstre invisible qui ne fait aucun quartier : endors-toi, mon enfant, endors-toi tout de suite ; car le Coco arrive et va te manger. Or il est généralement une infirmière, lors des interludes conscients du noyé, rares, mais d'une confusion étonnamment lucide, pour jouer le rôle de la mère ou de la gouvernante dans la fable enfantine du Coco.
Tranquilo, Clément, tranquilo ! Car la torture de n'être autorisé à boire la moindre goutte d'eau, dont il croit un instant pouvoir se soulager en sortant partiellement du coma et en trouvant autour de lui un allié, lui est au contraire impitoyablement infligée, et le noyé s'agite bientôt, surtout quand on lui propose à la place, pour le ramener à la vie, de remonter ou de descendre son plumard de quelques centimètres, ce qui évidemment met l'entendement de l'assoiffé en transe.
Tranquilo, Clément, tranquilo ! ou on va te remettre le tube. Tranquilo, tout de suite ! car les Néo-Mexicains vont venir te séquestrer, ou accrocher au pied de ton lit une charge explosive suffisante pour emporter la moitié de l'hôpital. L'halluciné ne se prive d'ailleurs pas de replonger dans son coma dès que ses aventures tournent au vinaigre (hallucinations : une affaire en Corse, les escrocs du lac Léman, le salon japonais, mon arrestation etc.). Mais il lui arrive de le regretter, comme on regrette parfois de se réveiller, lorsque par exemple la mère de Cicéron, que le noyé, en toute sympathie, est venu visiter, à Rome, aux lendemains de ses noces, est sur le point de lui révéler ses secrets culinaires. Et parfois l'effarement est trop fort, pour jeter l'éponge aussi facilement, comme avec cette Amicale de détraqués se prétendant à la recherche des véritables manuscrits des musiques que Chopin a composées, ici-même, à Majorque, en 1838-1839, en compagnie de Georges Sand. Et le noyé de fredonner l'entame du sixième prélude de Chopin, car une limite vient d'être dépassée, à tenir pour réel un monde où Chopin n'eût jamais composé son "Prélude à la goutte d'eau", qui ne serait qu'un faux. Là, c'en est véritablement trop, on ne peut à ce point se laisser berner ! Pop pop pop ! Clément, tranquilo ! Sinon on te remet le tube.
Séquestrations, vols, attentats, complots, absurdités pures et simples, paranoïas ordinaires, escroqueries mondaines se font très précisément écho, en Afrique, en Sicile, à Rome, à Paris, à Majorque, à Cherbourg... Continents, cultures et époques s'y mêlant dans une telle indifférence générale que le narrateur a toujours un temps de retard avant de réaliser l'irréalité des tableaux, des films au fil desquels il dérive si violemment. (Les Néo-Mexicains, marxistes d'un pays imaginaire, ont une dent incompréhensible, obstinée, contre notre assoiffé. S'ils devront se résoudre à l'utiliser comme monnaie d'échange, leur chef veut d'abord faire de lui leur femme de ménage, dans leur quartier général parisien de l'île Saint-Louis...)
Ces récits se font écho selon un montage assez semblable à l'assemblage de miroirs, dans l'hallucination intitulée la nuit brésilienne, disposés de façon à ce que le noyé, sans quitter sa chaise, puisse contempler une exposition installée quelques étages au-dessous, composée non pas de "natures mortes", précise Rosset, mais de "peintures mortes". Mais ici, on l'aura saisi, ces peintures mortes sont très remuantes, quoique figées, et le noyé s'y contemple non pas depuis une chaise, mais depuis son plumard d'hôpital, Nautilus immobile et trop étroit.
L'art du récit, de Clément Rosset, fait le sel si singulier de ses essais philosophiques. Pour la première fois, sans doute, se passe-t-il aussi complètement de philosophie pour écrire ce qu'il y a de joyeux, d'irrationnel, dans la cruauté du réel2.
À lire en urgence, sur une plage néo-mexicaine de préférence, avant de piquer une tête. Ne jamais cependant perdre de l'esprit que si nous avons toutes les raisons de nous reconnaître quelque parenté avec les formes primitives de vie dont la mer bruit encore, en silence, nous ne sommes dotés d'aucune branchie nous permettant de respirer l'eau sans la boire.

1. L'expression espagnole "dans le figuier" s'apparente au "dans la lune" en français.
2. Dans Route de nuit (Gallimard) et Le Monde perdu (Fata Morgana), l'auteur fait déjà le récit de rêves particulièrement absurdes et angoissants qui pour leur caractère tragi-comique intéressent le philosophe. Mais le noyé n'a plus grand-chose à faire de la philosophie. Ses hallucinations lui suffisent. Et en réalisant le récit de quelques unes d'entre elles, Clément Rosset, commet cette gageure de faire coexister deux mondes aussi inexistants l'un que l'autre, celui de l'hallucination et celui de l'halluciné. Et ces récits opèrent comme des fictions en ceci que la frontière entre réel et hallucinatoire n'est plus perceptible.

Citation

Que se passe-t-il ensuite ? Je l'ignore car je perds connaissance, c'est-à-dire que je replonge dans mon coma. C'est sans doute ce que j'ai de mieux à faire.

Rédacteur: Stéphane Prat jeudi 08 août 2013
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