Je vous apprendrai la peur

Mais qu'est-ce que vous lui trouvez donc de si attirant ? Je ne vois vraiment pas... à part, évidemment, son physique d'aventurier casse-cou et ses charmes de Fils du Cheik mitigé d'Homme de Cro-Magnon.
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mardi 17 septembre

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Roman - Insolite

Je vous apprendrai la peur

Historique MAJ mardi 01 mars 2011

Note accordée au livre: 5 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 21,5 €

Nikolaj Frobenius
Jeg skal vise dere frykten - 2008
Traduit du norvégien par Vincent Fournier
Arles : Actes Sud, février 2011
336 p. ; 22 x 12 cm
ISBN 978-2-7427-9495-9
Coll. "Lettres scandinaves"

Quand des ennemis jouent à être des amis...

Je vous apprendrai la peur s'ouvre sur un prologue qui se déroule en 1857. Rufus W. Griswold se sent traqué au cœur de New York. Réfugié dans une église, il rencontre un être étrange qui le menace : "Tu as voulu détruire le Maître." Quelques heures plus tard, celui qui avait été un pasteur baptiste et un journaliste célèbre est retrouvé mort, son regard fixé sur une gravure, celle "... du visage orgueilleux et maudit de l'écrivain et critique Edgar Allan Poe". Puis l'action du prologue revient en 1811 pour relater la mort d'Eliza, à Richmond, sous les yeux d'Edgar, âgé de deux ans, et son départ chez ses parents adoptifs, dans la même ville.
Nikolaj Frobenius évoque alors, en quelques grandes étapes, ce que fut la vie de Poe, brossant des tableaux nourris d'authenticité et de fiction. Le récit se transporte à Philadelphie en 1841. Poe a trente-deux ans et désespère de trouver une gloire qu'il estime méritée. Il écrit pour le Graham's Magazine et rencontre Rufus W. Griswold. Celui-ci travaille à la première Anthologie de la poésie américaine. Ce dernier entretient, vis-à-vis de Poe, une attitude ambiguë, attiré par ses poèmes tout en les condamnant. Au cours de cette entrevue, chacun explique sa conception de la poésie, de la beauté en littérature. Puis le critique lui donne à lire un article d'Evan Olsen, paru dans le New York Sun du 30 avril. Il expose l'affreux fait divers où une jeune femme est enterrée vivante, la mâchoire atrocement mutilée. Griswold a fait le rapprochement avec Bérénice. Poe revit sa rencontre, chez les Allan, avec Samuel, un être de petite taille, d'une pâleur cadavérique, le fils d'une esclave noire. Ils deviennent inséparables. Il se souvient de son départ, chargé d'espoirs pour l'université de Virginie, puis les échecs dus à la gêne financière où le place son père, le jeu, les dettes et son entrée dans la vie active. Il repense à sa fuite en compagnie de Samuel, leur vie errante et leur séparation à Baltimore. Puis, c'est l'armée, son mariage avec sa cousine, les difficultés de tous ordres, sa soif d'écrire, d'accéder à la notoriété... Jusqu'à ces lettres de Samuel qui suit son maître et qui veut donner à Edgar sa juste place. Après Bérénice, c'est Double crime dans le rue Morgue qui alimente un nouveau fait divers sanglant... Evan Olsen fait le rapprochement, la police interroge Poe...
Ce livre retrace trois destins croisés et indissociables, tant dans l'Histoire que dans la fiction. Les trois héros du livre sont en place : Poe, qu'on ne présent plus ; Rufus W. Griswold, qui l'aima autant qu'il le détesta ; Samuel Reynolds, un être mystérieux, l'ami d'enfance dont le nom, selon une anecdote tenace, aurait été prononcé par Edgar, au moment de sa mort.
Nikolaj Frobenius réunit, dans ce livre, une excellente esquisse de biographie, ciblée sur quelques périodes cruciales de la vie de l'écrivain, un thriller où plane une ombre menaçante sur l'ensemble du récit. Il s'appuie sur l'axiome selon lequel : "Protégez-moi de mes amis, mes ennemis je m'en charge."
Parmi ses ennemis les plus acharnés, Poe compte Griswold. Celui-ci élevé dans l'esprit religieux le plus rigide, professe que : "Le devoir de l'écrivain n'est-il pas de traiter de sujets propres à armer le lecteur contre les tentations du monde ?" S'il a été outré par la lecture de Bérénice, les poèmes d'Edgar le fascinent, le déchirent, l'écartèlent entre un talent qu'il reconnaît mais qu'il ne peut accepter en raison de ses principes. "Cette nuit, à chaque poème 'éclatant' qu'il lisait, l'émerveillement grandissait en lui à mesure que le désespérait son impuissance à résister à leur fascination. Que faire de cette fange qui m'attire ?"
Nikolaj Frobenius, par la bouche de Poe, évoque la situation de la littérature américaine, à cette époque où le droit d'auteur international reste à inventer. Les éditeurs américains piratent les œuvres anglaises. "Seuls les écrivains démesurément populaires – et par conséquent médiocres – étaient publiés." Les critiques des magazines ont acquis un statut de déité, décidant qui doit être édité. Poe se démarque de ce système dénonçant d'ailleurs : "une clique de littérateurs adipeux de Boston-New York".
Comme dans ses œuvres, la vie de Poe fut placée sous le signe de la peur. Il avoue : "une peur constamment tapie en nous. Tout ce que nous faisons est gouverné par la peur ou par le désir que nous avons de nous y soustraire."
Nikolaj Frobenius signe avec Je vous apprendrai la peur un magnifique roman d'un genre encore peu commun, un "bio-thriller" avec un héros pour le moins remarquable.

Citation

Seigneur, ne sera-t-il donc jamais délivré de ces sensations qui le poursuivent comme des spectres, qui le déchirent comme des canifs, et le font tellement souffrir la nuit qu'il a peur de s'endormir ? Qu'est-ce qu'il cache en lui et qu'il découvre avec épouvante chaque fois qu'il ferme des yeux ?

Rédacteur: Serge Perraud lundi 21 février 2011
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