Les Harmoniques

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Roman - Noir

Les Harmoniques

Politique - Guerre - Assassinat MAJ jeudi 17 mars 2011

Ballade pour Vera

Tous les soirs Mister, grand Noir au cœur tendre, joue du piano dans un club de jazz parisien, le Dauphin vert. Il n'attend personne en particulier en dehors de son ami Bob le chauffeur de taxi, qu'il retrouve quand il a fini de jouer. Il en passe, des gens, des filles et des meilleures dans cette boîte, au fil des nuits et des notes égrenées des heures durant pour le plaisir des jazzophiles venus là s'immerger dans la musique qu'ils aiment. Parmi tous ces inconnus, qui reviennent ou ne font que passer, elle a retenu son attention. Dès le premier soir. Peut-être à cause de la table où elle s'est assise, tout près de la scène. Ou peut-être à cause d'autre chose sur quoi Mister ne saura pas mettre de nom. Mais très vite le tempo binaire de ses passages au Dauphin vert – mardi-jeudi, mardi-jeudi... – rythme les pensées du musicien, ses attentes... Ces soirs-là, Mister est un peu plus attentif à sa tenue. Et ses doigts n'ont pas tout à fait la même façon de courir sur le clavier du demi-queue. Il joue différemment parce qu'elle est là. Un soir enfin il lui parle – ils se parlent. Elle s'appelle Vera Nad. Elle a survécu à la Guerre des Balkans et s'est installée en France pour devenir comédienne.

Elle aime le jazz – les ballades surtout – et Cyrano de Bergerac de Rostand. Mister s'est attaché à elle, à ce qu'il devine de son âme, à ses yeux ambrés, à sa voix, à ses gestes. Quand il ne la voit pas dans la salle, elle lui manque. Et aujourd'hui il sait qu'elle ne viendra plus. Vera n'est plus que cendres. On l'a assassinée, immolée vive sur on ne sait quel autel sordide. Trafic de drogue disent les flics. Pas possible répond Mister. La drogue ? Pas son genre. Il y a autre chose. Il y a forcément autre chose. Comme par exemple un atelier de théâtre miteux. Des camarades de cours qui en savent manifestement plus long qu'ils n'en disent. Un peintre colossal qui ne déparerait pas dans un film quasi fantastique. Et des hommes de main qui trempent dans le marais puant des magouilles d'État. Ayant incubé dans cette Guerre des Balkans dont Vera avait réchappé, l'affaire que démêlent peu à peu Mister et Bob ne peut que puer et donner la nausée. Au moins Mister gagnera-t-il cela de ne rien découvrir qui sente la drogue et salisse trop l'âme de Vera...

Quinze ans, ou peu s'en faut, qu'on n'avait pas poussé la porte du Dauphin vert, qu'on ne s'était pas engouffré dans le taxi de Bob en jouant des coudes pour se faire une place au milieu des cassettes de jazz qui envahissent l'habitacle... Quinze ans, à la louche, qu'on n'avait pas emboîté le pas à ce de duo d'enquêteurs atypique – Le Doigt d'Horace et Le Lac des singes ont été publiés respectivement en 1996 et 1997 au Fleuve noir et ont récemment été réédités dans la collection "Folio policier". Mais peu importe au fond qu'on les ait déjà rencontrés ou pas : on se sent tout de suite en familiarité avec eux ; leur portrait n'est pas brossé de façon très détaillée pourtant on a le sentiment de retrouver de vieux amis. Et la narration s'organise de telle façon que l'on se sent avancer dans leur ombre, tout près d'eux – au point d'entendre avec eux les morceaux qu'ils écoutent, d'être transpercé comme eux par ce qu'ils apprennent de la guerre, de Vera et de son histoire, fasciné par le peintre Joseph Kristi... Mais l'on éprouve avec autant d'acuité, la peur de Vera enfant, la douleur du peintre qui se souvient et l'on se prend même à être aussi cynique que l'homme sans nom dévidant les innombrables raisons d'État justifiant les pires actes. Cette façon qu'a l'écriture de Marcus Malte de pénétrer l'âme du lecteur comme par capillarité vient sans doute, en bonne partie, de la faculté qu'a l'auteur d'écrire "de l'intérieur" sans quitter la posture distancier du "narrateur anonyme".

C'est un roman envoûtant que celui-ci, où la nuit se déshabille à l'aube et fait tomber à ses pieds "ses dessous noirs" avant de disparaître, où le XVIe arrondissement parisien arbore une "rue Pascal Garnier", où la barbarie stupide de la guerre affleure dans le texte avec autant de puissance évocatrice que la drôlerie quasi farcesque de certaines scènes, où la violence la plus crue s'invite aux côtés de la mélancolie et de la douceur sans détoner...
Cessant parfois d'être récit pour se muer en texte musical, le temps d'une phrase ou de paragraphes entiers, Les Harmoniques est tout de même très narratif et solidement construit. Certes de façon plus classique que Garden of love par exemple qui amène souvent le lecteur au seuil des grands troubles, mais avec néanmoins quantité de ces petites finesses architecturales qui tirent une fiction hors du lot. Sans avoir dans la tête l'une ou l'autre des nombreuses mélodies mentionnées tout au long de la narration, on entend une musique en lisant le texte et souvent il gagne à être lu à haute voix, presque fredonné – c'est une des caractéristiques de l'écriture de Marcus Malte que d'être musicale. Et poétique.
Une fois de plus, on apprécie l'art avec lequel l'auteur a composé sa partition romanesque, tout en suggestion, avec de grands blancs que le lecteur pourra combler à sa convenance. Ou laisser tels, parce que les saveurs indéfinissables et les contours estompés par endroits sont les "harmoniques" d'un roman, ces flous dans l'histoire qui restent derrière l'histoire. Et qu'on n'oublie plus.


On en parle : L'Indic n°8 |Alibi n°1 |La Tête en noir n°149

Récompenses :
Prix Mystère de la Critique 2012

Nominations :
Trophée 813 du roman francophone 2011
Trophée 813 du roman francophone 2012
Grand prix de la littérature policière - roman français 2011

Citation

La réalité n'est souvent qu'une pauvre petite chose avec une sale gueule, Mister.

Rédacteur: Isabelle Roche mercredi 29 décembre 2010
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