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jeudi 17 octobre

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Drôle de front

MAJ jeudi 17 octobre

Drôle de front
© Le Dilettante

07 septembre 2010 - Doit-on faire la chronique d'un livre uniquement parce que son auteur est un collaborateur du site, ou sous prétexte que l'on connaît personnellement son auteur et qu'on a bien envie de lui donner un petit coup de pouce ?

Je ne répondrais pas à ces deux questions parce que Le Front russe les éclipse allégrement. D'abord, la qualité du texte est à elle seule le coup de pouce dont l'auteur aurait besoin. Ensuite, il ne s'agit bien évidemment pas de "littérature noire", mais Jean-Claude Lalumière chronique bel et bien sur k-libre, alors pourquoi passer sous silence un livre uniquement parce qu'il ne correspond pas à ce que les internautes ont l'habitude de trouver ici ?

L'histoire ? Un jeune Bordelais (tiens, comme l'auteur ; tiens comme moi-même) qui rêve de grands voyages, de belles aventures diplomatiques, de grandes ascensions professionnelles, débute sa carrière au ministère des Affaires Étrangères. Dès le début, rien ne se passe comme il l'espérait et il se voit muté sur le Front russe, cette antenne du ministère située dans les nouveaux quartiers juste derrière la gare d'Austerlitz, consacrée aux relations avec les pays en voie de création d'Europe de l'Est et de Sibérie. Mais débuter une carrière professionnelle par une mise au placard n'anéantit pas les ambitions du narrateur qui va faire montre du zèle nécessaire pour redonner un sens à la réussite de son concours.

Un livre extrêmement drôle dont, s'il advenait un jour qu'il soit porté à l'écran, on pourrait dire qu'il recèle de scènes culte. Il n'est pas si fréquent d'être pris d'un fou rire à la lecture d'un roman et je ne remercie pas Jean-Claude Lalumière d'avoir été à l'origine de mouvements compulsifs de mes épaules et de mes muscles zygomatiques dans un lieu public. Il y a le passage du pigeon qui s'est écrasé contre la baie vitrée du bureau du narrateur et qui est à l'origine d'un échange d'emails ubuesque. Il y a ce premier rendez-vous entre le narrateur et Aline, sa collègue de travail qui écoute un CD de disco remix des plus grands chefs d'œuvres de la musique classique et qui n'a pas peur de passer au morceau suivant parce que "tout n'est pas bon chez Beethoven". Il y a les personnages truculents, comme Boutinot, le chef de service qui ne s'exprime qu'à travers un vocabulaire militaire emprunté aux armées du début du siècle ; comme Marc, informaticien et faux voyageur dupant son monde à l'aide des t-shirts que des amis compatissants lui rapportent de leurs vrais voyages à eux. Et, bien entendu, le narrateur, sorte de Gaston Lagaffe surmotivé et ambitieux, de Pierre Richard coincé dans les rouages administratifs, de Peter Sellers provincial rêvant des ors de la République.

Pour autant, il ne s'agit pas d'une farce où les gags se succèdent comme dans les recueils de chroniques humoristiques, ou dans ce que l'on appelle les films à sketchs. Non, ici tout se tient, tout est tendu par la force narrative de l'auteur. Il y a ce fil invisible de l'enfance, des rêves et des fantasmes du héros qui, lorsqu'il était un jeune garçon se créait des mondes imaginaires peuplés de monstres directement inspirés par les motifs de la tapisserie familiale. Il y a cette tendresse, du retour sur soi, du retour chez soi, ce regard sur la famille et ses pudeurs, sur tout ce que l'on ne dit pas, sur les cadeaux empoisonnés et encombrants que l'on se sent obligé d'adopter comme des preuves d'amour filial, sur les "non" que l'on n'ose pas prononcer, sur les jugements culpabilisants. Et puis, les situations cocasses font rire, mais les rêves brisés portent en eux ce désespoir qui leur donne de la profondeur. Et c'est certainement le talent de Jean-Claude Lalumière : faire rire et sourire, attendrir, tout en prenant soin de ne pas rester en surface. Les dernières pages du roman sont une merveille de désenchantement et de résignation et, lorsque l'on referme le livre, on se dit que l'on a bien ri... Mais qu'il y a aussi autre chose...

Le Front russe, Jean-Claude Lalumière (Le Dilettante - 17 €)
Par Gilles Marchand

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