Un enfant de sang chrétien

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mardi 13 novembre

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Non fiction - Policier

Un enfant de sang chrétien

Religieux - Assassinat - Faits divers - Révolution MAJ lundi 09 janvier 2017

Note accordée au livre: 4 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 21,5 €

Edmund Levin
A Child Of Christian Blood - 2014
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne-Sylvie Homassel
Paris : Belfond, septembre 2016
442 p. ; 24 x 16 cm
ISBN 978-2-7144-5945-9
Coll. "Littérature étrangère"

Fin de règne

Un fait divers peut simplement être juste un fait divers sanglant et qui s'oublie vite, telle l'écume des jours, mais parfois il ouvre des perspectives sur une région du monde, sur une époque. En cela, il est symbolique d'un univers mental, individuel ou collectif. Ça a été le cas avec L'Adversaire, le livre captivant qu'Emmanuel Carrère a écrit à propos de l'affaire Romand, présentant un cas psychologique très particulier mais qui pouvait toucher chacun de nous : le désir d'une double vie. Edmund Levin choisit, lui, un fait divers qui a une profonde portée historique. En 1911, en Russie, un jeune garçon est retrouvé assassinée dans d'horribles circonstances, poignardé à de multiples reprises. L'auteur évoque une piste qui sera relancée des années plus tard et qui met en scène l'un des tueurs en série qui peuple aussi l'univers russe. Mais il appuie davantage sur ce qui semble bien être l'hypothèse la plus probable. Dans les bas-quartiers de Saint-Pétersbourg, l'enfant aurait été au courant des multiples vols et escroqueries d'une bande organisée. En menaçant de parler, par bravade envers l'un des fils d'un membre de la bande, il aurait été une source d'inquiétude pour les voyous et aurait été sauvagement assassiné. Puis la bande aurait maquillé le meurtre.
Nous avons déjà ce qui suffirait amplement à un roman russe de grande facture : les bandits russes, leurs mesquineries, la vision du peuple russe dans sa misère des faubourgs de la grande ville, les manœuvres sournoises de la chef du gang, une matrone qui sait menacer toute sa tribu. Voilà des éléments qui constitueraient le fonds d'une fresque à la Gorki ou à la Dostoïevski. Toujours est-il que ce fait divers va servir à révéler toute la société russe de cette avant-guerre : le gang a réussi à détourner les soupçons en criant au meurtre rituel. Le coupable serait juif (une longue légende court sur l'utilisation de sang humain de jeunes enfants pour se livrer à des pratiques occultes et religieuses.). Aussitôt l'on voit fleurir des groupements d'extrême droite, qui vont essayer de faire prendre la sauce en accusant un contremaître juif. Coup de chance, la chef du gang servira de principale accusatrice. Ces groupements sont soutenus par l'appareil bureaucratique qui voit là une occasion de détourner la colère populaire des vrais problèmes de la société et en même temps une façon de faire plaisir au tsar (et donc de gagner en puissance, et à monter dans les bureaux ministériels). L'ouvrage de non fiction va donc appuyer sur la lâcheté de certains qui se servent de l'affaire pour leur propre promotion, sur d'autres fonctionnaires ou avocats qui, au contraire, entendent travailler en respectant la justice et la vérité. Il est d'ailleurs intéressant de constater qu'un grand nombre de ces partisans du progrès furent les artisans de la première révolution russe, celle qui fut balayée et détruite par les groupements léninistes.
Cette affaire qui secoua toute l'Europe et les États-Unis, qui fut une sorte de répétition de l'Affaire Dreyfus fut complètement oubliée dans les tumultes de la Première Guerre mondiale puis dans les soubresauts de la Russie devenant l'Union soviétique, sauf en Russie, même, où des groupes d'extrême droite aujourd'hui encore soutiennent la thèse du complot juif et entretiennent la tombe du jeune garçon. Edmund Levin nous rend-là un profond travail d'historien qui n'écrit pas une thèse mais un récit de l'affaire, un travail romanesque léger qui transforme l'aridité des faits en une vision claire et précise de l'histoire, comme ce fut la cas pour la Caméra explore le temps. Entre descriptions hallucinantes d'une Russie arriérée, corruption généralisée et aveuglement des forces impériales (y compris de l'Empereur lui-même) et antisémitisme toujours prêt à ressurgir, se servant sans cesse des mêmes recettes éculées mais fonctionnant encore, Un enfant de sang chrétien est une superbe évocation d'un monde en pleine déliquescence, servie par des personnages réels plus captivants encore que s'il s'agissait d'une fiction, reconstitué avec soin par un auteur qui sait allier érudition et sens de l'écriture pour produire à travers un fait divers exemplaire une description en coupe d'une société agonisante.

Citation

[L'accusation] avait deux avantages illicites sur la défense : la police l'informait au jour le jour sur l'état d'esprit des jurés, au secret pendant la durée du procès ; et elle pouvait compter sur le soutien du président d'audience, le juge Boldirev.

Rédacteur: Laurent Greusard lundi 09 janvier 2017
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