Entre frères de sang

On peut pleurer parce qu'on a perdu quelque chose ou qu'on n'a pas obtenu quelque chose. On peut pleurer pour de nombreuses raisons, futiles ou profondément tragiques. On pleure aussi parce qu'une fenêtre s'ouvre sur le passé.
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mercredi 19 septembre

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Roman - Noir

Entre frères de sang

Gang - Urbain MAJ mardi 16 juin 2015

Note accordée au livre: 5 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 20 €

Ernst Haffner
Blutsbrüder - 1932
Préface de Peter Graf
Traduit de l'allemand par Corinna Gepner
Paris : Presses de la Cité, août 2014
272 p. ; 21 x 14 cm
ISBN 978-2-258-10949-0

Morale adolescente

Entre frères de sang est un véritable ouvrage témoignage d'une époque. Celle de l'entre-deux-guerres en pleine crise économique allemande décrite admirablement par Ernst Haffner, romancier dont on ne sait que peu de chose hormis qu'il a disparu après l'arrivée d'Hitler au pouvoir et que son roman a été victime d'un autodafé. Cette simple double évocation des faits ne peut que susciter l'intérêt du lecteur. Mais ne nous arrêtons pas à ce voyeurisme d'opérette car l'ouvrage est bien plus que cela.
Entre frères de sang pourrait être le préquelle de Berlin Alexanderplatz d'Alfred Döblin (qui lui a eu l'heureuse idée de fuir l'Allemagne). D'ailleurs si les faits qui s'y déroulent sont antérieurs à l'histoire de Franz Biberkopf, le roman d'Ernst Haffner a été écrit en 1932 pendant que celui d'Alfred Döblin l'a été en 1929. Une presque contemporanéité qu'il est primordial de souligner car dans le roman qui nous préoccupe la montée du nazisme est totalement absente (alors que Döblin l'explique par le prisme de Franz Biberkopf, un homme qui fréquente la pègre berlinoise après s'être promis de rester honnête à la fin d'une peine de prison), et pourtant avec le recul qui est le nôtre on la sent venir. Qui sont ces frères de sang ? Tout simplement une bande de jeunes voyous qui joue la démerde dans Berlin. La moitié ou presque sont des orphelins qui ont fui l'Aide sociale qui les contraignait à vivre reclus sous une autorité autoritaire dans des pensionnats de campagne. Tous ou presque n'ont qu'une idée en tête : revenir dans leur ville afin de se fondre dans la foule. Et pour cela certains n'hésitent pas à voyager sous les trains risquant à chaque seconde une mort atroce. Ce passage descriptif pourrait d'ailleurs être comparé à la jeunesse le long des rails de chemin de fer de Harry Crews narrée dans Des Mules et des hommes. Autre lieu, mêmes conséquences.
Le roman décline les turpitudes de la bande à Jonny avec une succession de petites arnaques, grandes bagarres sur fond de complicité et de fidélité qui font autant d'histoire dans l'histoire, et qui fondent l'Histoire - il y aura ce billet de consigne aux conséquences néfastes et aussi cette déniaiserie entre les jambes d'une prostituées pour des conséquences pénibles mais beaucoup moins néfastes (avec la visite médicale a posteriori). Mais il est question essentiellement de crise économique due aux exigences de la France et de la Grande-Bretagne au sortir de la Première Guerre mondiale, de froid, de faim, de débrouille, le tout dans un style simple qui décrit la vie de ces années folles carrément foldingues. Chaque histoire rapportée sent le vécu. L'auteur est comme un journaliste qui observe cette jeunesse absolument pas désenchantée. D'ailleurs, parmi ces Frères de sang, il va s'en trouver deux pour tenter finalement de se débrouiller honnêtement. Seulement, quand on est un fuyard de l'Aide sociale, on ne peut aller au commissariat pour déclarer son logement. Mais ces deux adolescents qui n'attendent que d'atteindre leur majorité ont trouvé une combine honnête. Ils frappent aux portes afin d'acheter une misère des paires de chaussures qu'ils réparent et cirent avant d'aller les revendre à des marchands d'occasion. Ils ne gagnent pas une fortune, non, mais ils gagnent de quoi faire prospérer leur entreprise et transpirent d'une bonne suée, quand le destin les rattrape et que l'histoire leur rappelle qu'elle est un éternel recommencement.
Cependant, le roman d'Ernst Haffner est une œuvre optimiste qui tend à écarter le fatalisme, qui élimine les barrières que ces adolescents franchissent avec plus ou moins de souplesse, qu'elles soient enceintes au sens propre ou sociétales. L'auteur offre une rédemption à ces causes perdues, à cette vermine que hait le bourgeois qui votera plus tard pour que Adolf Hitler devienne chancelier et impose une sécurité de fer. Il nous rappelle qu'il a été (sûrement) travailleur social. C'est sûrement pour ces raisons que Entre frères de sang est un petit bijou littéraire qui renait aujourd'hui de ses cendres autodafées !

Citation

Les autorités auraient beaucoup de travail si elles voulaient lancer une grande opération pour un pensionnaire évadé. Il suffit de ne pas se mettre sous leur nez...

Rédacteur: Julien Védrenne lundi 15 juin 2015
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