Les Rois de rien

Malgré les soins et les médicaments, Kurt Gosling voyait encore des comètes en feu traverser son champ de vision. Le phénomène coïncidait avec le passage sous les néons du chariot qui le ramenait à sa chambre d'hôpital. Par ailleurs, chaque fois qu'il prenait son souffle, des lances portées au rouge lui perçaient le sternum, de sorte qu'il respirait à petits coups en veillant à ne pas dépasser la limite au-delà de laquelle la douleur se réveillait.
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Roman - Guerre

Les Rois de rien

Historique - Social - Tueur en série MAJ samedi 15 novembre 2014

Note accordée au livre: 4 sur 5

Poche
Inédit

Tout public

Prix: 11,8 €

Pierre Saha
Amiens : Pôle Nord, décembre 2013
468 p. ; 18 x 10 cm
ISBN 979-10-92285-05-5
Coll. "14-18"

Une mort de trop

La guerre de 1914-1918 est finie, sa commémoration tout autant mais bâclée en quelques cérémonies chimériques... Achevée la Der des Der ? À Clermont-de-l'Oise en ce 8 avril 1919 la vie tente de reprendre son cours. La société française a été balayée, mais elle ne le sait pas encore. C'est cette douloureuse prise de conscience que décrit le roman de Pierre Saha. Car la France de 1919, c'est encore celle des sabots et des ornières fangeuses, des rudes labours, du garde-champêtre tout puissant et des portefaix chenus. Une France meurtrie qui s'accroche aux noms des disparus. Au lavoir, on y trouve une femme assassinée. La Jeannette, une jeune couturière de vingt-cinq ans, lardée de trente coups de couteaux, et égorgée in fine, avec une arme de guerre, la tête broyée à coups de pierre. Le meurtre ébranle tout le bourg, les yeux de tous encore hagards, rivés aux souvenirs des morts où l'on survit tant bien que mal et où les processions ne sont plus que des cortèges d'âmes mortes. Le bourg n'en finit pas en fait de compter et recompter ses gueules cassées, ses familles déchirées, sa jeunesse perdue, sacrifiée, les béquilles, les prothèses, les veuves et les orphelins sans nombre. Miremont, ex-lieutenant démobilisé, avocat au civil, notable en vue, est lui aussi de retour. Le juge Merlieux le traîne sur les lieux du crime, lui qui ne sort plus de chez lui, reste enfermé des heures vêtu en soldat. Miremont vit dans l'ombre d'un camarade perdu au combat, et dont il ne peut croire qu'il est mort. Un deuxième meurtre ne laisse aucun répit au village. Cette fois il s'agit d'un troufion, mais qui est lui aussi égorgé. Une querelle d'ivrognes semble-t-il, mais rien n'est moins sûr. Bientôt un gamin de quinze ans disparaît, avant que la forêt ne restitue son corps supplicié. Même arme, même sauvagerie. Une piste se fait jour, celle d'un cycliste, habile sur les sentiers de forêt. Les meurtres se succèdent, on soupçonne un ancien combattant, tandis que Miremont file un amour interdit avec la femme de son ancien camarade, dont il doute de plus en plus de la mort...
Les Rois de rien c'est avant tout un curieux roman écrit dans le plus pur style bourgeois du XIXe siècle, avec ses dialogues précieux, sa langue pétrie de culture pour témoigner des dernières heures de cette culture humaniste qui modela justement cette France du XIXe siècle qui vient ici prendre fin dans la confusion des sentiments. Mais c'est également un singulier roman dressant le portrait moral d'un jeune bourgeois qui se débarrasse peu à peu des conventions. Enfin, c'est un étonnant roman dont les protagonistes tentent d'oublier la guerre qui les a couronnés d'un laurier sans gloire et qui se voient rattrapés par l'horreur que beaucoup n'ont pu surmonter, décrivant avec quelque beauté le triste cérémonial du chagrin qui a envahi toutes les sphères privées d'une nation exsangue.

Citation

Lui était rentré vivant, mais il savait que ce n'était qu'un leurre.

Rédacteur: Joël Jégouzo vendredi 26 septembre 2014
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