Les Nettoyeurs : truands et espions au service de la France

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samedi 17 novembre

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Essai - Espionnage

Les Nettoyeurs : truands et espions au service de la France

Politique - Assassinat - Infiltration MAJ mercredi 25 septembre 2013

Note accordée au livre: 2 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 15 €

David Defendi
Paris : Fayard, août 2013
184 p. ; 21 x 13 cm
ISBN 978-2-213-67127-7
Coll. "Document"

Le romantisme noir de la France des cagoules...

Des truands au service de la France... Des salopards. Barbouzes, tueurs, dealers, assassins... Nettoyeurs de la République, il ne faut s'en cacher les yeux, certes, mais au service des pires ordres en fait, auréolés ici d'une gloire équivoque. Car on parle de vrais salauds, des barbouzes d'Algérie à ceux du SAC du Général. Or le propos de David Defendi est à front renversé : sans eux, il le prétend, la Démocratie n'aurait pas survécu aux pires moments de son histoire. Ceux des guerres, de 39-45 à la guerre d'Algérie, mêlant les guerres d'agression d'une République aux abois aux guerres provoquées par un système colonial en fin de course. Et ce, en s'appuyant sur l'idée mainte fois ressassée selon laquelle les démocraties ne sauraient pas se défendre. La démocratie française en particulier semble-t-il, qui n'aurait d'autres recours final que son appel aux voyous pour la sauver.

Mais l'auteur ne fait pas que se faire l'avocat du diable pour réhabiliter en quelque sorte ces hommes des basses besognes de la République, nous contraignant au passage à regarder en face la vérité de la société française. À vrai dire, moins la société que ses élites politiques, toujours pressées de sauver leur peau plutôt que la démocratie. Ce qu'il dessine de ce troublant rapport de l'État à la violence illégitime, renvoie curieusement aux peurs agitées aujourd'hui autour de la question de l'identité française. Car à le suivre, on finit par comprendre qu'au fond, si la France est "attaquée" (selon lui) de toute part, c'est moins de l'étranger qu'elle doit parer les coups que de l'intérieur. La cause en serait à notre furieux esprit : ce goût de l'idéal égalitaire qui nous affaiblirait. On en demanderait trop à la démocratie, Nous souffririons d'un désir de morale trop prégnant. Il faudrait donc accepter que la démocratie n'en soit pas une... Curieux appel dont retentit ce livre, à une sorte d'Union sacrée autour de principes résolument anti-démocratiques. Curieux bouquin, éloigné, volontairement, de toute approche historienne, justifiant les confusions et autres raccourcis interprétatifs où l'auteur déploie son argumentation.

Prenez en particulier son passage sur l'action de la CIA en France dans les années 1950, venant liquider les dockers marseillais de la CGT, physiquement, moins parce que le communisme représentait un danger que pour écouler tranquillement les marchandises US imposées par le plan Marshall. La grande vraie conspiration libérale de la CIA contre les pays dits "libres" se voit ici traitée comme elle l'a toujours été en France, avec une immense désinvolture intellectuelle, faisant fi des travaux universitaires accablants sur le sujet, publiés du reste surtout aux États-Unis (une thèse soutenue en France il y a moins de cinq ans sur le sujet des dockers marseillais, révélant l'abomination dans ses moindres détails et complicités, n'a pas intéressé les éditeurs parisiens, on ne se demandera pas pourquoi...). Non, le plan Marshall n'était pas, comme l'affirme l'auteur, "le prix à payer pour sortir la France des griffes de Staline" : les griffes étaient bien usées déjà... Dès 1948, la CIA connaissait la fragilité du système soviétique. Tout comme bien avant Mai-68, elle savait qu'elle avait gagné son pari de convertir les nations occidentales à sa conception du libéralisme. Mais il fallait maintenir un discours d'intoxication. Cette doxa qui valut "notre" conversion au libéralisme américain, dont l'unique enjeu était la domination que l'on connaît aujourd'hui et qui donne le vertige, et qui donne la nausée.

La dualité convoquée dans l'ouvrage, cocos contre CIA demeure comme de juste factice : les voyous de l'ombre auront surtout travaillé à promouvoir un monde injuste, en employant des méthodes résolument anti-démocratiques. Reste ce romantisme qui rappelle celui des années 1930. Assassinats, prostitution, corruption... S'il faut bien accepter l'idée que le monde politique est pourri, pour autant, on ne voit pas qu'il faille le faire au nom d'une idéologie plus glauque encore. Le plus troublant de ce livre, c'est ce face à face d'une poignée d'hommes de l'ombre devenus super-héros capables à eux seuls de changer la face du monde, opposés aux foules sans visage que l'auteur dépeint. Foule "ivre", "chancelante", qui n'est plus formée d'être humains mais n'est plus qu'"un flot de sang", de "rage" etc., selon une métaphore déshumanisante que l'on connaît bien. Mieux : quand l'auteur décrit les foules du Maghreb descendues dans les rues pour arracher leur indépendance, il les réduit à foules "musulmanes"... Imagine-t-on un journaliste français parler de "foules chrétiennes" pour qualifier les manifestants de nos rues ?... S'agit-il ici de jouer les vierges effarouchées ?

La vision de l'Histoire que nous propose David Defendi est romanesque, on l'aura compris, jouant du romantisme noir de la figure du truand. Mais elle n'est pas sans troubler quand elle affirme que "nous" serions une nation "presque tribale" (mais de quelle tribu de "souche" ?), qui devrait aux barbouzes la défense de ses valeurs. Du bout des lèvres, David Defendi a consenti toutefois a rajouter à son propos que l'emploi des barbouzes signait peut-être son affaiblissement. C'est par la bande avouer le vrai fond de l'histoire : les barbouzes de la République ne font que révéler le déficit absolu de démocratie de la République française, qui nous vaut et nous vaudra encore longtemps ce terrorisme d'État sous couvert du secret. Allons, Français, encore un effort pour instaurer une démocratie digne de ce nom...

Citation

L'Histoire de la France, il faudrait la rendre belle à défaut d'être morale.

Rédacteur: Joël Jégouzo vendredi 13 septembre 2013
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