Les Hauts du bas

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dimanche 24 mars

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Roman - Noir

Les Hauts du bas

Psychologique MAJ vendredi 30 décembre 2011

Note accordée au livre: 4 sur 5

Poche
Réédition

Tout public

Prix: 5,2 €

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Pascal Garnier
Paris : LGF, janvier 2009
192 p. ; 18 x 11 cm
ISBN 978-2-253-12748-2

Calamiteuse progéniture

Édouard Lavenant – le mal nommé – est un vieux monsieur acariâtre. Veuf, légèrement handicapé à la suite d'un AVC, il a quitté son appartement lyonnais pour s'installer dans sa maison de campagne, à Rémuzat, dans la Drôme. Au calme. Son état requiert la présence constante, à ses côtés, d'une infirmière-assistante de vie. Thérèse remplit cette fonction depuis presque un an. Un modèle d'abnégation et de dévouement que cette quadragénaire sans attache, qui consacre sa vie à l'assistanat à domicile et qu'Édouard a recrutée par l'intermédiaire de petites annonces : ménagère irréprochable, elle a pour mérite essentiel de supporter les sautes d'humeur de son patient et de se plier sans rechigner à ses caprices tout en sachant être ferme quant aux interdits médicaux – deux pastis à l'apéritif, c'est trop… Sans beauté, un peu trop en chair, elle a néanmoins des yeux exceptionnels.
M. Lavenant, lui, pense souvent à Cécile, sa femme morte dix ans auparavant. Elle était belle, songe-t-il à un moment. On imagine alors des années de vie conjugale heureuse, un amour encore vivace… pourtant, un peu plus tard, on apprend qu'Édouard jugeait Cécile stupide, ses goûts exécrables, et qu'il l'a épousée comme il se serait approprié un objet de décoration. D'ailleurs il l'a trompée. Au point qu'un enfant naturel lui a poussé quelque part, à son insu. Celui-ci débarque un beau jour, looser et menteur, puis s'incruste pour cause de panne automobile. Des rapports tout en ambigüité se tissent entre les deux hommes ; se découvrant père, Édouard semble redevenir lui-même un peu enfant – ou grand-père gâteau… Thérèse, à qui rien n'est révélé, s'interroge, soupçonne... Jusqu'à l'accident. Après quoi Édouard se sent l'envie de repartir à zéro, avec Thérèse. Tiens, en Suisse. Au bord du lac Léman… Là-bas, c'est une nouvelle porte de son passé qui lui revient à la figure. Lui s'en accommode à merveille. C'est même l'occasion d'une revanche...

Les Hauts du bas est un roman aussi troublant que l'est son titre. L'on est perturbé par les réactions des personnages – l'apathie de Thérèse, les enthousiasmes d'Édouard auxquels succèdent, en un rien de temps, de noirs emportements, ses impulsions brutales – par la facilité avec laquelle les amarres sont rompues, par l'enchaînement des événements qui semblent filer sans que personne ait la moindre prise sur eux – expression d'un invincible fatum ? La clef de ce trouble est peut-être à trouver dans ce qui fonde le récit : non pas une intrigue mais le guet attentif de l'instant où l'esprit bascule, passe de la raison à l'accès de folie. De fait, bien que jamais la première personne ne soit à l'œuvre, l'on est presque constamment immergé dans l'intériorité de l'un ou l'autre personnage – surtout dans celle d'Édouard. Avec lui on se demande l'heure qu'il est, on voit les villageois se ressembler tous, on se souvient des jours d'école où son ami Jean utilisait à son profit leur sidérante ressemblance... et quand il se sent perdu, le lecteur se perd avec lui. Le dérapage n'est pas si contrôlé que cela : le flottement est tel qu'il vire à l'étrangeté. Thérèse voit elle aussi des ressemblances entre certains villageois, et croise à son tour ces deux femmes à l'aspect bizarre, dont les apparitions impromptues rythment la narration... il perd un peu la tête, indique la quatrième de couverture à propos d'Édouard. C'est une explication, déjà une interprétation. L'histoire est bien moins simple que ça…

Pour moi lire Les Hauts du bas à l'occasion de sa réédition est un voyage à rebours dans l'œuvre de Pascal Garnier, auteur que je découvrais en 2006 avec Comment va la douleur? Il m'a semblé déceler de légères différences d'écriture – peut-être un humour moins présent ? Une description biographique des personnages plus développée ? Mais j'y ai aussi retrouvé quelques constantes – par exemple le lieu isolé : la maison d'Édouard loin du village, le chalet de Jean à l'écart de toute agglomération, en Suisse, ce pays silencieux, lisse et propre. C'est, dans les autres romans, ce bout de terre morne, ce lotissement replié sur lui-même et coupé de l'extérieur par des palissades sécurisées… Comme si, pour donner prise au récit et s'épanouir, la crise intérieure, le brusque mouvement de bascule – ou la lente inclination de l'âme vers le vertige – avait besoin de virginité spatiale. Dans ces décors épurés évoluent des protagonistes eux-mêmes sans attaches, ou rejetés hors de leur ligne de vie par un événement-rupture qui les virginise et les rend comparables à la page blanche que le romancier doit remplir.

Ce roman me prouve, pour la quatrième fois, que dans l'univers romanesque de Pascal Garnier il n'y a ni monstres ni héros, juste des hommes et des femmes saisis, avec une insigne indulgence, dans toute l'attachante splendeur de leurs fragilités. Celles-ci dussent-elles les conduire aux pires extrémités, ils n'en deviennent jamais haïssables : quoi qu'ils fassent, l'auteur a toujours les mots qu'il faut pour que l'on ne puisse pas se départir d'une certaine affection à leur endroit. Allié à cet art de l'image et de la petite musique phrastique, à cette écriture qui instille si discrètement l'étrangeté, ce rapport particulier instauré avec les personnages fait que la lecture d'un roman de Pascal Garnier a toujours quelque chose d'apaisant – même si l'angoisse d'être au monde et de ne pas maîtriser son destin comme on le souhaiterait demeure un thème fondamental et omniprésent.

NB - Découvrez ailleurs dans k-libre La Théorie du panda et Lune captive dans un œil mort.

Citation

Aujourd'hui, il venait de tordre le cou au mot PUGNACE et il en tirait la sereine satisfaction du devoir accompli.

Rédacteur: Isabelle Roche samedi 14 février 2009
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