Physiologie de la Veuve, une histoire médicale de la guillotine

Il entendit son meurtrier prononcer encore une phrase. 'C'est ma ville, petit con.'
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Essai - Noir

Physiologie de la Veuve, une histoire médicale de la guillotine

Historique - Procédure MAJ mardi 24 avril 2012

Note accordée au livre: 5 sur 5

Grand format
Inédit

Public averti

Prix: 27 €

Anne Carol
Seyssel : Champ Vallon, avril 2012
340 p. ; 22 x 14 cm
ISBN 978-2-87673-582-8
Coll. "La Chose publique"

En tête à tête avec la mort

Autant le dire tout de suite : il faut avoir le cœur bien accroché pour lire cet ouvrage. Au fur et à mesure de sa lecture, les boyaux se tordent d'angoisse à la perspective des nouvelles horreurs qui vont nous être contées et, de fait, la vision de la sinistre couverture finit par devenir si insoutenable qu'il vaut mieux la retourner sur sa table de chevet pour ne plus voir l'illustration (un tableau de Brascassat représentant, d'après nature, la tête décapitée du meurtrier Fieschi) ou coller un post-it dessus.

La physiologie étant "la science qui étudie les fonctions et les propriétés des organes et des tissus des êtres vivants" (Le Robert), on distingue un certain humour et surtout de multiples entrées dans le choix du titre puisque la Veuve en question est un objet (donc non vivant) qui donne la mort à des êtres vivants et qui, du fait de ce pouvoir, obtient un statut mythique voire mystique.

Anne Carol est professeur d'histoire contemporaine à l'Université d'Aix-Marseille 1 et membre de l'Institut Universitaire de France. Sa spécialité est l'histoire de la médecine. Elle donne ici un travail stupéfiant : les relations des médecins avec la guillotine et, par extension, leurs recherches sur l'instant exact de la Mort. La quatrième de couverture pose bien le problème : "Comment concevoir qu'une tête séparée en une fraction de seconde du corps soit immédiatement et totalement privée de vie, de conscience, de sensation ?"

Le style est allègre. Les chapitres bien titrés posent d'emblée les objectifs. Des introductions remettent à plat les questions médicales, philosophiques et humanistes. Et les nombreuses citations d'ouvrages de médecins parfaitement gore ramènent brutalement à la nécessité de l'expérimentation. Anne Carol boucle près de trois cents pages d'une lecture dense et passionnante mais ô combien éprouvante.

Après une lumineuse introduction, l'auteur démarre fort en détaillant les modes d'exécution capitale à la fin du XVIIIe siècle (écartèlement des régicides, roue, pendaison, bûcher et décapitation à l'épée seulement pour les nobles) avec leur cortège de "pratiques symboliques préalables telle l'amende honorable, ou la mutilation de la main (parricide, sacrilèges, faux) ou de la langue (blasphémateur)". Le public vient voir la mort arriver lentement. Comme les bourreaux ratent souvent leur coup (les nombreux textes d'époque font froid dans le dos), l'idée du docteur Guillotin, député révolutionnaire, de "refonder la mort pénale sur des bases médicales" grâce à une machine qui infligerait le même sort à tous les condamnés à mort quelque soit leur niveau social et leur crime est acceptée dans l'enthousiasme.

Mais il faut construire la machine et la tester. C'est le chirurgien Antoine Louis qui s'y colle. Après le couperet horizontal, c'est le biseau qui sera adopté avec un poids très fort, des barres rainurées et une lunette. Les machines sont construites à la va-vite pour être expédiées dans toutes les régions de France. Hélas, le couperet se coince dans les rainures gonflées par l'humidité ou montées de travers, il tranche trop haut, trop bas, pas assez… L'auteur nourrit son discours de toutes les données scientifiques et éthiques de l'époque (cinq cents ouvrages consultés). "La guillotine perd très vite, par l'usage intensif qui en est fait, l'aura de modernité ou d'humanité qui avait pu, peut-être, l'entourer à sa naissance. Elle devient le symbole de la Terreur et, pour certains, de la Révolution même." Les sous-titres sont parlant : "les ratés de la machine", "des têtes encore animées ?", "la controverse scientifique (1795)".

Médecins et chirurgiens s'affrontent en deux écoles sur la survivance après le coup fatal. Ils multiplient les expériences sur les têtes fraîchement tombées pour accréditer la thèse de la mort immédiate et impeccable, ou celle de la mort différée et donc la plus horrible qui soit. Parallèlement aux progrès de la médecine, les expériences vont devenir plus sophistiquées grâce à la "bouteille électrique" de Galvani puis la fameuse "pile" de Volta. Ceux qui se contentaient d'observer les têtes et de les titiller au scalpel vont maintenant les brancher pour des effets spectaculaires.

Impossible de résumer plus cet ouvrage incroyable qui se poursuit jusqu'en 1914 car Anne Carol y ajoute l'utilisation des restes des condamnés, les déclinaisons littéraires, et les essais des autres méthodes "modernes" à l'étranger (la chambre à gaz, la chaise électrique). Au final, voilà un ouvrage érudit sur un sujet excessivement dérangeant où l'on découvre que la médecine veut toujours aller au-delà de la mort, pour capter la dernière étincelle de la vie.

Citation

Tantôt prise à partie, tantôt encouragée, la pratique médicale contribue à préciser les frontières fluctuantes du tolérable et de l'intolérable.

Rédacteur: Michel Amelin lundi 23 avril 2012
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