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Pressé de questions, il dit en laissant tomber son pantalon sur les chevilles que les radios racontaient des mensonges, que les smartphones affichaient des images trafiquées, que les blogueurs qui émettaient une opinion contraire à la pensée unique disparaissaient dans l'heure, que la tension était extrême, que les rumeurs les plus incroyables à la vitesse de la lumière et étaient aussi vite oubliées.
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samedi 28 mars

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Pour Colin Harrison, quand les trompettes sonnent dans la montagne…

Jeudi 23 septembre 2010 - ... cela signifie que le moment est venu de commencer à écrire un nouveau roman. Peut-être ont-elles également retenti lorsqu'il lui a fallu traverser l'Atlantique fin septembre pour se mettre à l'heure française le temps d'assister au festival America de Vincennes et d'accorder auparavant quelques interviews – par exemple celle dont la transcription suit...
Le rendez-vous avait été fixé à 15 heures à l'hôtel Lenox Montparnasse. Comme j'étais très en avance, l'on m'invita à patienter au bar, lieu accueillant peuplé de petites tables carrés cernées de sièges au rembourrage confortable. Assise là, j'eus tout loisir de jouir de la sobriété luxueuse du cadre ; tout, depuis les bouteilles derrière le comptoir jusqu'au bloc-notes posé sur chaque table jouxté d'un crayon à papier, est disposé pour créer d'élégantes harmonies de couleurs et de formes. L'éclairage est ténu, de superbes bouquets d'orchidées blanches apportent à la pièce une touche de beauté un peu sulfureuse, comme sont imperceptiblement délétères les étrangetés des romans de Colin Harrison. Ce décor feutré a la rigueur esthétique d'une composition picturale des plus étudiées...
Le bar est vide... De petits spots subliment avec discrétion les objets de collection, les rangées de livres, les sculptures... Les hautes fenêtres taillent dans la semi-pénombre savamment ménagée de grands rectangles clairs qui, derrière les voilages blancs, ne disent plus grand-chose du monde extérieur. Tout imprégnée que j'étais des atmosphères singulières dans lesquelles Colin Harrison plonge ses fictions, je me mis à penser que, tout d'un coup, dans la quiétude cosy de ce bar, "quelque chose" allait survenir, une brèche s'ouvrir dans le tissu de ma vie d'où j'allais, à l'instar des héros imaginés par le romancier américain, tomber de Charybde en Scylla. Rien de ce genre n'est arrivé... À l'heure dite Colin Harrison est venu vers moi, souriant et détendu, laissant sourdre de toute sa personne une cordialité à la fois professionnelle et très chaleureuse - il émane de sa voix imperceptiblement grenue, de son regard franc et ouvert, de ses gestes posés une grande douceur, une sorte de clarté tranquille qui met à l'aise et repousse à des lieues les couleurs mêlées de nuit dont il peint ses intrigues. "Quelque chose" s'est bel et bien installé tandis que la conversation commençait : un climat serein où il ne fut plus question que des romans et de l'art de les construire.
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© David Delaporte / k-libre



k-libre : Comment est née votre vocation d'écrivain ?
Colin Harrison : J'ai grandi dans une maison remplie de livres, de journaux et de magazines – mes parents étaient des gens très instruits. Ma mère en particulier, qui était actrice, m'a emmené voir de nombreuses pièces de théâtre quand j'étais enfant. De plus, je lui donnais la réplique quand elle apprenait ses rôles, et je pense que cela a contribué à m'influencer dans ma jeunesse. Et puis j'avais aussi beaucoup d'imagination ! C'est, me semble-t-il, vers l'âge de dix-sept, dix-huit ans, que l'écriture romanesque a commencé à m'intéresser. J'ai étudié la littérature au lycée et, pendant les vacances d'été, je travaillais comme reporter pour des journaux. Je lisais beaucoup, et je me disais que je pourrais peut-être devenir romancier... J'aurais pu exercer quantité de métiers plus conventionnels, mais je me sentais plus libre en ne faisant pas quelque chose de conventionnel. J'ai donc essayé d'écrire des romans et, bien sûr, il m'a fallu beaucoup de temps pour apprendre à écrire.

k-libre : Avez-vous, à l'instar de beaucoup d'écrivains qui débutent, commencé par écrire des nouvelles ?
Colin Harrison : J'en ai lu quelques-unes. C'est une forme littéraire que je respecte, et que j'aime, mais je crois que j'ai besoin d'un schéma plus étendu, et que je m'épanouis davantage en racontant de longues histoires inscrites dans un vaste espace narratif. Cette question de la "distance" ne se pose jamais vraiment quand je commence un roman.

k-libre : En effet, vos romans sont plutôt longs... sauf le dernier,L'Heure d'avant [Risk en VO – NdR], qui est beaucoup plus court que les autres. Vous expliquez, à la fin du livre, que le texte a d'abord été publié en feuilleton. Pourriez-vous raconter comment vous en êtes venu à écrire sous cette forme assez particulière ?
Colin Harrison : Je connais quelques membres de la rédaction du New York Times Magazine et ils m'ont demandé si cela m'intéressait d'écrire un feuilleton – ils avaient déjà sollicité de la sorte d'autres auteurs par le passé. J'ai répondu que oui, bien sûr, j'étais intéressé par le projet ; ils m'ont alors exposé les contraintes d'écriture : il devait y avoir quinze épisodes, d'environ deux mille mots chacun. J'ai accepté, et je me suis mis à rédiger. Comme ils voulaient avoir un aperçu de l'histoire avant de commencer à publier, je leur ai montré le début, et le premier épisode est paru avant que j'aie entièrement terminé l'histoire. J'ai donc écrit sous pression ; de plus je devais adapter la longueur de mon texte à la place qu'occupaient les annonces publicitaires et qui changeait tout le temps... Pour chaque épisode, deux ou trois jours avant la publication, on me disait d'enlever, ou au contraire de rajouter des mots selon que les annonces s'étalaient plus ou moins... Il me fallait, en outre, insérer à chaque fois quelques phrases récapitulant ce qui avait été narré dans l'épisode précédent puisque la parution était hebdomadaire. Quand tout a été terminé, je voyais bien que j'avais effectivement écrit un feuilleton, mais cela ne suffisait pas à faire un livre. Alors j'ai repris ces quinze épisodes, je les ai transformés en dix chapitres, puis j'ai modifié le texte, en retranchant les passages récapitulatifs, en développant au contraire d‘autres parties du récit, puis en remaniant la composition de façon à ce que l'ensemble ait l'organicité d'un vrai roman. Et je suis très heureux que le roman vive en tant que tel de par le monde, car l'histoire est nettement meilleure sous la forme romanesque qu'en feuilleton !

k-libre : Et je suppose que le roman vous offre davantage de liberté d'écriture que le feuilleton, qui exige un calibrage de texte très précis...
Colin Harrison : Oui, bien sûr ! et puis j'étais soumis à une autre contrainte : on m'a prévenu que, le New York Times Magazine étant un périodique familial, je ne pouvais pas écrire tout à fait comme j'en avais l'habitude... et si vous regardez de près L'Heure d'avant vous verrez que le niveau de langue est surveillé, et que le texte reste très implicite... alors que dans mes autres romans, je suis au contraire très explicite. Mais cela ne m'a pas dérangé de devoir changer à ce point ma façon de faire ; l'expérience a été très intéressante.

k-libre : Dans un feuilleton destiné à un magazine "familial", il ne vous était guère possible d'inclure un meurtre aussi horrible que celui décrit dans La Nuit descend sur Manhattan [The Finder en VO – NdR]...
Colin Harrison : Non, en effet ! Il se passe tout un tas de choses horribles, dans mes romans (rires)...

k-libre : Je n'avais encore jamais vu de meurtre perpétré de la sorte – mais il est vrai que je ne suis pas une spécialiste...
Colin Harrison : Vous faites allusion au début du roman, où les deux Mexicaines sont noyées dans la merde ?

k-libre : Oui, c'est ça...
Colin Harrison : Mais vous savez, je n'emploie jamais le mot "merde"... Il n'apparaît pas dans le texte.

k-libre : Ah ? C'est très surprenant, parce que dans la traduction française, "merde" revient très souvent, et même sous sa forme hispanique, mierda...
Colin Harrison : Mierda ? Je pensais que le mot espagnol était caca... C'est intéressant parce que dans le texte anglais, le mot "shit" n'apparaît jamais ; j'ai fait en sorte que tout soit clair et que l'on comprenne bien ce dont il est question, mais sans jamais employer "shit". Tant pis... Ce genre de changement doit faire partie de ce qui se perd inévitablement quand un texte est traduit...

k-libre : Ce meurtre hors du commun m'amène à remarquer que vos romans sont tous marqués au sceau d'une certaine d'étrangeté... Je pense notamment à des figures féminines comme Allison dans Havana Room, Caroline dans Manhattan Nocturne ou Eliska dans L'Heure d'avant... ainsi qu'à des éléments narratifs tels que le rituel du fugu, la façon dont est dissimulé ce métal très rare, le rhodium... Où puisez-vous ces idées ?
Colin Harrison : Il y a deux choses à considérer dans votre remarque. Tout d'abord les figures féminines ; celles que vous citez sont des êtres transgressifs ; elles sont toutes plus ou moins hors la loi dans la société, ce sont des sortes d'électrons libres... et je dois avouer qu'elles me fascinent ! Je suis très curieux d'explorer la façon dont elles agissent, ce en quoi elles croient, ce qu'elles pensent... Ce sont des personnages particulièrement intéressants, et je suppose que je me sens davantage concerné par eux... On imagine rarement que les femmes puissent avoir des penchants criminels – du moins dans la culture américaine. On a tendance à monter en épingle les instincts criminels chez les hommes et à se voiler la face à propos de la criminalité féminine. Peut-être parce qu'on refuse de croire que les femmes puissent commettre des crimes – ou, tout simplement, parce qu'on ne croit pas que ce soit possible. J'ai toujours trouvé que des personnages féminins inclinant vers le crime étaient passionnants... et je pourrais continuer à digresser ainsi sur ce sujet pendant des heures !
Concernant les autres aspects étranges des romans dont vous avez parlé, je pense que cela vient de ce que mon seuil d'intérêt pour les choses est assez bas ; or j'ai besoin d'être passionné par mon sujet, d'où cet attrait pour ce qui est extraordinaire. À propos du fugu, j'avais lu divers textes sur ce poisson au Japon. Puis plus tard, j'ai appris que le fugu était illégal à New York. Je savais cependant que l'on pouvait en trouver, mais, s'il s'agit bien de fugu, le poisson vient de Chine, non du Japon. Une fois que j'ai eu collecté ces informations réelles, je pouvais fabriquer une réalité romanesque crédible. Pour ce qui est d'Eliska, elle est fascinante parce qu'elle confine sa nudité à ses mains – ses main qui demeurent cachées, voilées. Et elle ne les montre qu'aux personnes avec qui elle a des liens intimes. En cela elle est très différente de la plupart des gens qui vivent mains découvertes et s'en servent sans cesse. Je crois que cette particularité lui confère tout son mystère. Ce qui me plaît aussi dans ce personnage de mannequin, c'est qu'il est à la fois habitant de New York et étranger – à la fois à l'intérieur et à l'extérieur. Eliska n'a pas de port d'attache et ce genre de personne me semble particulièrement disposé à rencontrer des tas de problèmes à New York – en effet, elle rencontre des problèmes, et les problèmes viennent à elle...

k-libre : Peut-on dire que ces femmes transgressives fonctionnent comme des reflets inversés des épouses qui partagent la vie de vos héros qui sont en général des hommes mariés et pères de famille, appartenant à la classe moyenne supérieure ?
Colin Harrison : Oui, je pense en effet que l'on peut les considérer ainsi. Et puis elles reflètent peut-être aussi une certaine tension en moi entre "être conforme" et "transgresser", entre le désir de vivre confortablement une existence conventionnelle et l'attrait d'une vie en marge...

k-libre : Sur le plan des personnages mis en scène autant que de la forme narrative, La Nuit descend sur Manhattan [The Finder en VO - NdR] est assez différent des autres romans – le héros est célibataire, sans profession ; Jin Li est bien en marge de la légalité mais sans être aussi étrange ou mystérieuse que Caroline ou Eliska – et le roman est écrit à la troisième personne. Est-ce que l'écriture à la troisième personne est réellement inhabituel pour vous ?
Colin Harrison : Eh bien... je ne sais pas. En fait je n'ai pas de plan préétabli quand je commence à écrire et c'est souvent un dilemme pour moi de décider si une histoire doit être racontée à la première ou à la troisième personne. Chaque option a ses avantages – la première personne permet de donner plus d'intensité au récit et à sa qualité de témoignage ; avec la troisième personne on a un regard omniscient sur l'histoire, on peut tourner autour des personnages et entremêler leurs points de vue. À propos de La Nuit descend sur Manhattan, où l'usage de la troisième personne est très complexe, c'est un roman dont la structure narrative, qui tisse ensemble plusieurs points de vue et dont le rythme s'accélère tandis qu'on approche de la fin, a souvent été source de confusions pendant que j'écrivais et la rédaction a été très compliquée. Il se peut que cette construction très travaillée confère au récit un côté un peu artificiel et que l'architecture narrative plutôt recherchée ait eu pour effet de diminuer l'importance de certains personnages comme Jin Li. Si j'avais écrit le roman à un autre moment, avec d'autres dispositions d'esprit, peut-être aurais-je opté pour un récit à la première personne dans lequel Jin Li aurait eu plus de place... Je ne sais pas – en tout cas, ce n'est pas ainsi que les choses se sont passées.

k-libre : Vos romans sont très riches en descriptions de rues, de quartiers, de bâtiments new-yorkais. Quand on ne connaît pas la ville, cela dessine une sorte de paysage fantasmatique, presque onirique – mais sans doute les New-Yorkais ont-ils une perception très différente de ces descriptions. Quelle est la part de réalité et d'invention dans vos environnements urbains car je suppose qu'il entre une part d'invention dans ces descriptions ?
Colin Harrison : Oui, bien sûr. Il y a deux aspects dans ma réponse. Les New-Yorkais à New York, comme les Parisiens à Paris, savent toujours, peu ou prou, qu'ils vivent dans une ville mythique – une ville chargée d'histoire et d'histoires, pleine de tragédies… Avoir vu New York dans des films, ou à la télévision, cela constitue, à un certain niveau, une expérience qui donne le sentiment à quiconque arrive à New York pour la première fois de reconnaître la ville tout en ayant une conscience assez nette des différences qu'il y a entre la réalité et ce qui a été vu dans les fictions. L'on a conscience de la perception que l'on a de l'endroit... C'est une impression très complexe, et c'est la même chose avec Paris. En tant que romancier, je pense que je participe d'une certaine façon à construire la mythologie de New York ; j'ai l'opportunité d'utiliser dans mes romans cette dimension mythologique et en même temps d'écrire de façon documentaire, de témoigner de ce qu'est vraiment New York. C'est une ville qui change sans cesse, et qui offre de multiples possibilités de raconter des histoires. Beaucoup de mes lecteurs sont new-yorkais ; je dois donc veiller à ce que mes propos sur la ville soient la hauteur de leur regard minutieux. Si mes descriptions sont assez bonnes pour les New-Yorkais, alors je pense qu'elles le sont aussi pour les gens qui ne connaissent pas New York... et comme j'ai aussi beaucoup de lecteurs qui sont dans ce cas, j'essaie de proposer des histoires capables de toucher tout le monde...

k-libre : Vous dites que New York offre une multitude d'histoires à raconter ; dans Manhattan Nocturne, Porter Wren s'en nourrit, de ces histoires – ce sont ces innombrables faits divers de tous les jours qui alimentent ses chroniques. Il m'a semblé que la structure du roman, qui repose sur une agrégation de micro-histoires "collées" au récit principal, reflétait l'engrangement auquel se livre son personnage principal...
Colin Harison : c'est intéressant comme point de vue... Je n'avais jamais envisagé mon roman de cette façon... Beaucoup de gens me demandent si j'aimerais être Porter Wren. Je leur réponds "Oui et non". "Non" parce que c'est très difficile d'écrire ce genre de chronique cinq fois par semaine, et "non" parce que je serais frustré de devoir rédiger des textes si courts – j'aime avoir beaucoup d'espace pour raconter mes histoires. Mais d'un autre côté, il recherche la même chose que moi, à savoir des histoires où il est question des multiples aspects de New York, de ce que cette ville peut avoir de beau, de terrible, de surprenant... et par là, en effet, je suis proche de Porter Wren.

k-libre : Quels sont les points de départ qui donnent le plus souvent naissance à vos romans ?
Colin Harrison : Souvent, c'est juste une image dans ma tête, une image fugitive qui m'interpelle... Ou bien ce sont des circonstances de la vie... Pendant que j'étais en voyage, il m'est arrivé de discuter un peu avec un voisin qui était agent d'assurance. Il m'a parlé de son travail et je me suis dit que je pourrais me servir de ça dans un prochain livre – et c'est ce que j'ai fait dans L'Heure d'avant.

k-libre : Vous arrive-t-il d'être inspiré alors que vous êtes simplement assis dans un bar ?
Colin Harrison : Oh oui, bien sûr... Je suis toujours à l'affut, à regarder, observer ce qui se passe autour de moi. Par exemple la nuit dernière, j'étais attablé dans un bar-restaurant et j'observais les gens qui entraient. Parmi eux, il y avait un vieil homme, très élégant dans son costume-cravate, qui s'est installé juste en face de moi. Il a commandé une boisson, et je le voyais qui regardait sans cesse sa montre, puis à droite, à gauche... Il était très nerveux. Il a fini son verre et, à un moment, il s'est levé, il est sorti dans la rue puis il est revenu s'asseoir. Puis il a changé de table, estimant sans doute qu'il serait mieux placé. Et il a continué à regarder sa montre – il attendait visiblement quelqu'un. Enfin, une jeune femme est entrée ; une femme beaucoup plus jeune que lui, très maquillée, avec beaucoup de bijoux – en anglais, on appelle ce genre de femme a tart [un terme péjoratif qui correspondrait à peu près au français "cocotte" - NdR] : ce n'est pas exactement une prostituée, c'est... une jeune femme qui va passer du bon temps avec un homme plus âgé...

k-libre : Une escort girl ?
Colin Harrison : Hummm... peut-être... en moins sophistiqué. Qui sait ? En tout cas, ce que je peux dire d'après leurs attitudes respectives, c'est qu'ils ne se connaissaient pas. Ils étaient l'un et l'autre très animés, ils faisaient de grands gestes... et je pensais in petto que cela pourrait être le début d'une intrigue romanesque. Pendant que je les observais, il y avait un drôle de petit homme, tout habillé en noir, avec un chapeau, qui tenait à la main un attaché-case et qui regardait à l'intérieur du restaurant, mais sans entrer, comme s'il attendait quelqu'un. Il s'est éloigné et je l'ai oublié, jusqu'à ce qu'il revienne, et recommence son manège, très impatient. Je me suis dit alors que ces deux événements pourraient se rejoindre en une seule histoire...

k-libre : En dehors des lieux, vos descriptions sont toujours extraordinairement précises – je pense notamment aux méthodes d'espionnage industriel dans La Nuit descend sur Manhattan, aux mécanismes boursiers... J'imagine que la documentation vous prend beaucoup de temps...
Colin Harrison : Cela dépend. À propos des déchiqueteuses dont se sert Jin Li [dans La Nuit descend sur Manhattan – NdR] il y a beaucoup de ces gros camions qui circulent dans Manhattan ; quand vous êtes romancier, vous observez ce qui se passe, avec une insistance que certaines personnes peuvent juger inacceptable. Et je me suis arrêté pour regarder ces camions aller et venir, et les gestes de ces ouvriers qui travaillaient. Je suppose que je n'étais pas censé voir tout cela, mais comme personne n'est venu me demander de partir, j'ai continué... Vous savez, il suffit souvent de prendre le temps de regarder avec attention ce qui se passe pour découvrir et comprendre des choses. Et ensuite, je n'ai pas eu besoin de chercher beaucoup d'informations pour consolider ce que j'avais appris. Cela fait partie de mon travail...

k-libre : Vous avez de grandes connaissances concernant l'histoire de New York, et particulièrement de Manhattan. Comment les avez-vous acquises – à travers de nombreuses lectures, j'imagine ?...
Colin Harrison : En effet – en lisant beaucoup, en retenant ce que je lis, en réfléchissant, aussi... L'histoire est pour moi un centre d'intérêt de plus en plus prégnant. D'ailleurs, je collectionne les cartes anciennes de New York.

k-libre : Vous évoquez une boutique de cartes anciennes dans L'Heure d'avant...
Colin Harrison : Oui, c'est une boutique qui existe réellement, dans laquelle je me suis rendu plus tard, après que le feuilleton a été publié, et je me suis présenté comme l'auteur qui avait évoqué la boutique dans le New York Times Magazine. Et ils étaient parfaitement au courant ! (rires)
Si vous examinez les cartes de Manhattan, vous vous rendez compte que cette île est une création humaine : sa configuration a été considérablement modifiée par les interventions successives – elle a été fertilisée, sa longueur a été augmentée, elle a été aplanie... on y construit en permanence de nouveaux édifices et ces transformations sont continuelles ; ainsi y a-t-il en ce moment un débat qui agite l'opinion parce qu'un entrepreneur projette de construire, juste à côté de l'Empire State Building, un gratte-ciel qui serait aussi haut que lui... bien sûr, cela contrarie beaucoup les propriétaires de L'Empire State Building, et une partie des arguments convoqués autour de ce projet concerne l'espace aérien : le ciel, au-dessus de Manhattan, est devenu matière à discussion ! Cela me fascine...

k-libre : Dans vos romans, Manhattan Nocturne en particulier, il y a de nombreux passages où vous décrivez avec une certaine poésie la nuit urbaine. Diriez-vous que les grandes villes – New York, mais aussi Paris, Londres, Tokyo... – ne se révèlent vraiment que la nuit ?
Colin Harrison : Oui, en effet, je pourrais dire cela ; les villes se révèlent la nuit dans la mesure où elles sont très différentes de ce qu'elles paraissent pendant la journée. La nuit, des gens se rencontrent qui ne se rencontreraient probablement pas le jour ; la nuit est cette période où surviennent les événements – les gens perdent leurs inhibitions, ils boivent... et commettent des crimes, des délits divers et variés... Les heures nocturnes sont les plus passionnantes du cadran de l'horloge !

k-libre : Êtes-vous un noctambule ?
Colin Harrison : En général, non. J'ai des horaires de vie très réguliers ; j'ai beaucoup de travail à faire pendant la journée, or les gens qui vivent la nuit sont rarement très actifs le jour... Je ne sors la nuit que lorsque cela est nécessaire et, quand cela arrive, je regarde très attentivement ce qui se passe autour de moi.

k-libre : Connaissez-vous Paris de nuit ?
Colin Harrison : Non, pas dans le sens où vous l'entendez (rires)...

k-libre : Êtes-vous un écrivain à plein temps ?
Colin Harrison : Non, il y a tout une partie de ma vie qui est occupée par le métier d'éditeur, que j'exerce depuis plus de vingt ans – d'abord pour un magazine, et maintenant pour une maison d'édition littéraire. Je travaille quotidiennement avec d'autres écrivains, et c'est très prenant...

k-libre : Pensez-vous que le fait d'être vous-même romancier influe sur les relations que vous avez, en tant qu'éditeur, avec les auteurs ?
Colin Harrison : Oui, indéniablement. Cela signifie deux choses. D'une part, je pense que les auteurs me jugent capable de comprendre ce qu'ils font, ce qu'ils traversent quand ils écrivent. De fait, je peux donner des conseils aux écrivains qui débutent, parler avec eux du processus de création, des phases de blocage, et les guider – par exemple je sens quand il faut les encourager, les pousser à travailler ou au contraire à laisser reposer leur texte... Sachant par quoi ils passent je serai, selon les besoins, Big Brother, ou le coach qui va les soutenir. D'autre part, ma pratique de l'écriture romanesque me permet d'avoir avec les auteurs des conversations très techniques : je connais le langage de l'écrivain, les termes de jargon très précis qui le fondent et le rendent sensiblement différent du langage qu'emploierait un simple éditeur. Nos relations sont assez informelles, et je pense que les écrivains apprécient ce genre de rapport. Être éditeur est un métier que j'aime, même s'il est très exigeant.

k-libre : Écrire un roman et s'occuper des romans des autres sont des activités qui demandent toutes deux un investissement total ; cela doit être difficile de vous partager entre votre métier d'éditeur et votre activité de romancier...
Colin Harrison : Oui en effet. Ce n'est jamais une question d'envie, ou d'intention... mais toujours de temps et d'énergie disponibles. Je pense que j'ai de la chance : j'ai peu de loisirs mais une grande capacité de travail ! Surtout, je tâche de ne pas perdre mon temps et d'utiliser au mieux celui dont je dispose – je ne regarde presque pas la télévision, je sors très peu... et puis j'ai trois enfants : il me faut aussi préserver du temps pour eux.

k-libre : Quand vous avez terminé un roman, éprouvez-vous le besoin de vous lancer tout de suite dans un nouveau projet ou bien au contraire préférez-vous vous accorder une phase de repos ?
Colin Harrison : En général, quand je suis sur le point de terminer un roman, je mets entre parenthèse tout le reste de ma vie de façon à pouvoir le finir. Du coup, lorsque le livre est bouclé, j'ai beaucoup à faire pour régler tout ce dont je ne me suis pas occupé pendant cette ultime période d'écriture. Et puis j'ai aussi besoin de me reposer un peu... Je ne me fixe pas pour but d'écrire un roman par an – je ne suis pas certain que se contraindre à un tel rythme soit forcément une bonne chose pour un écrivain... Quand j'aborde le sujet avec d'autres écrivains, je dis toujours qu'il est bon d'être en train de travailler à un livre, mais qu'il ne faut pas se lancer dans quelque chose juste pour avoir "quelque chose en cours" ; il faut que ce soit le bon moment – il faut entendre le son des trompettes dans la montagne. "Entendre les trompettes dans la montagne" signifie que vous êtes appelé – en l'occurrence, qu'un roman vous appelle, qu'il requiert votre énergie parce que c'est le projet sur lequel vous devez vous concentrer.

k-libre : C'est ainsi que vous procédez ? Vous attendez d'entendre les trompettes pour commencer un roman ?
Colin Harrison : Oui, toujours. Parfois il m'arrive d'entendre l'appel des trompettes mais d'être obligé de me consacrer à autre chose qu'au roman. Si la musique est encore audible quand je peux enfin me mettre à écrire, c'est parfait. Sinon, tant pis...

k-libre : Est-ce que tous les romans que vous avez écrits sont des romans noirs ?
Colin Harrison : Oui. Les gens me demandent souvent si j'aime écrire des "thrillers". ` quoi je réponds : "Je ne sais pas si j'écris des 'thrillers' mais en tout cas je fais en sorte que mes romans soient captivants." Le thriller obéit à des règles formelles assez précises, or mes romans sont de formes très variées, et j'aime travailler ainsi sur la forme.

k-libre : Dans presque tous vos romans, on a un narrateur-héros qui mène une vie confortable et tranquille qui tout d'un coup bascule à la suite d'un événement qui vient briser ce train-train. Êtes-vous particulièrement passionné par ces points de rupture ?
Colin Harrison : Oui. Les New-Yorkais travaillent très dur pour faire leur vie, se construire une existence. Puis ils déploient beaucoup d'efforts pour la conserver, pour préserver leur vie des aléas, des crises économiques, et je trouve que construire un personnage qui a cette existence, qui a fait les efforts voulus pour la garder et qui tout d'un coup voit surgir dans sa vie l'événement qui va la faire voler en éclats est une amorce romanesque très féconde...

k-libre : Y a-t-il des projets d'adaptation cinématographiques de l'un ou l'autre de vos romans ?
Colin Harrison : On s'est intéressé à Manhattan Nocturne ; on en a tiré un bon scénario, mais rien n'est encore engagé. Je pense qu'adapter mes romans est un exercice difficile parce qu'une grande part des récits consiste en monologues intérieurs, ou bien relève d'une focalisation interne ; mes personnages pensent beaucoup et c'est délicat de transposer cela à l'écran.

k-libre : Avez-vous jamais songé à créer une série policière, avec un héros et quelques personnages récurrents ?
Colin Harrison : Non, pas vraiment. Ce serait sans doute très lucratif, mais cela m'obligerait à écrire régulièrement un roman chaque année, et je n'ai pas très envie d'être assujetti à cela.

k-libre : Avez-vous actuellement un roman en cours d'écriture ?
Colin Harrison : Oui, et mon éditeur ne cesse de me demander où j'en suis... Je pense qu'il devrait être terminé courant 2011.


Liens : Colin Harrison | L'Heure d'avant Propos recueillis par Isabelle Roche

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