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Pétros Márkaris et la ville d'Istanbul/Constantinople

Mercredi 01 septembre 2010 - Pétros Márkaris est un auteur atypique qui s'est révélé sur le tard. Ses romans mettent en avant le commissaire Charitos, personnage à l'image de son auteur, qui aime à s'immerger dans les lieux où son enquête le mène, à l'instar d'un Maigret. À l'occasion de la sortie de L'Empoisonneuse d'Istanbul, le romancier grec a bien voulu nous éclairer sur certains aspects de l'ouvrage, de l'histoire turque, des Grecs orthodoxes et de leurs traditions.
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© D. R.



k-libre : Comment décririez-vous l'inspecteur Charitos ? Quelle fut sa vie avant qu'il ne débarque à Istanbul ?
Pétros Márkaris : L'inspecteur Charitos est un petit bourgeois attaché à sa famille. Même si ses relations avec sa femme Adriani sont parfois tendues, leur affection est aussi sincère que réciproque. D'un autre côté, Charitos est policier, c'est-à-dire un fonctionnaire, et il en a bien des caractéristiques. Il garde un profil bas et tente de faire son travail sans entrer en conflit avec ses supérieurs. Il est plus méthodique et persistant qu'intelligent. Son QI est tout à fait moyen, mais il est très têtu et a une "faiblesse" pour ce qui est de dévoiler la vérité, quel qu'en soit le prix. Ce qui, parfois, le met en porte-à-faux avec ses supérieurs et les politiciens.

k-libre : Qu'est Istanbul/Constantinople pour les Grecs ?
Pétros Márkaris : Si pour eux, Athènes est la métropole de la Grèce antique, Constantinople est la capitale du Byzantium. Ils aiment à croire qu'elle fait partie de leur Histoire, mais en même temps, Istanbul a été la capitale de l'Empire ottoman, et les Grecs ont vécu des siècles sous leur joug. Donc, leur rapport avec Constantinople/Istanbul reste ambigü.

k-libre : Quelles sont les relations actuelles entre la Grèce et la Turquie ?
Pétros Márkaris : Beaucoup plus détendues et amicales qu'elles ne le furent. Beaucoup de Grecs visitent la Turquie et réciproquement. Les liens politiques et diplomatiques se sont normalisés. Il reste des frictions entre les deux pays, mais pour trouver des solutions à des vieux problèmes sensibles comme celui de Chypre, il faut du temps et une volonté mutuelle de parvenir à un compromis.

k-libre : Pouvez-vous nous expliquer ce qu'est le varliki ?
Pétros Márkaris : Le varliki vergisi, comme on l'appelle en Turquie, était une taxe sur le capital ou la richesse imposée uniquement sur les minorités résidant en Turquie de 1942 à 1943, pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle était si exorbitante que la plupart des contribuables ne pouvaient s'en acquitter. En ce cas, leurs biens étaient confisqués et, s'ils restaient débiteurs, on les envoyait aux travaux forcés. L'idée était de prendre la guerre pour prétexte afin de spolier les minorités de leurs biens pour les donner aux Turcs.

k-libre : Pouvez-vous nous en dire plus sur ce qui s'est passé en septembre 1955 ?
Pétros Márkaris : C'est l'année où le conflit entre les Chypryotes grecs, les Chypriotes turcs, la Grèce et la Turquie a atteint son apogée. Le 5 septembre 1955, une bombe explose dans la maison natale de Kemal Ataturk, à Salonique, et les Turcs accusent les Grecs de l'avoir posée. Maintenant, nous savons qu'il s'agissait d'un geste de provocation commis par un étudiant turc, qui devait avouer bien plus tard. Le lendemain, le gouvernement turc a réagi en organisant une marche de protestation dans Istanbul. Celle-ci a été immense, mais pacifique. C'est ensuite que des meutes organisées ont attaqué les maisons, les boutiques et les entreprises des Grecs d'Istanbul, provoquant de gros dégâts et transformant Istanbul en ville sinistrée.

k-libre : Le mariage traditionnel de Katerina est un sujet récurrent dans le roman. Est-ce encore si important de nos jours ?
Pétros Márkaris : En Grèce, le mariage n'est pas obligatoire. On peut se marier à l'église ou à la mairie. Mais je ne connais pas un seul policier qui accepterait de se marier à l'église, tout comme ses enfants. C'est une ancienne tradition au sein des forces de police et de l'armée. À part eux, la majorité des couples grecs préfèrent le mariage à l'église pour son côté glamour, mais aussi parce que les cadeaux sont plus importants.

k-libre : On a l'impression que les Grecs, les Roums et les Turcs ne sont pas si différents. Est-ce le cas ?
Pétros Márkaris : Ils ont bien des traits en commun. Que ça leur plaise ou non, ils ont vécu pendant des siècles les uns à côté des autres. Cela dit, les Grecs d'Istanbul sont plus proches des Turcs d'Istanbul (mais pas des Turcs en général) que des Grecs d'origine. Au fil du temps, Istanbul a imposé une culture commune partagée par tous les habitants de cette cour des miracles. C'est une culture des minorités, que les Turcs d'Istanbul adoptent également, eux qui sont une minorité par rapport au reste du pays. Bien sûr, aujourd'hui, la réalité est bien différente.

k-libre : Nermin porte le voile, mais on ne sait si c'est par ferveur religieuse ou une forme de résistance. Qu'en est-il ?
Pétros Márkaris : Elle ne porte pas le voile, mais le foulard. J'ignore ses raisons, et elles aussi. Mais je voulais souligner deux choses : d'abord, dans le monde musulman, toutes les porteuses de foulard ne sont pas des illettrées opprimées par leur mari. Ensuite, toutes les femmes musulmanes ne portent pas forcément le foulard parce que leur mari les y force. Au contraire, Murat respecte la décision de son épouse et préfère abandonner son emploi pour émigrer en Turquie (puisqu'un Turc né en Allemagne qui retourne en Turquie est un immigré) plutôt que de violer les droits de sa femme.

k-libre : Charitos et Murat se chamaillent souvent et se parlent en anglais tout au long du roman. Est-ce une façon d'illustrer l'incompréhension entre leurs deux pays ?
Pétros Márkaris : La relation entre Charitos et Murat débute sous le signe d'une méfiance mutuelle, comme c'est souvent le cas entre Grecs et Turcs. Néanmoins, au fur et à mesure que le récit évolue, ils finissent par s'apprécier et se faire confiance, comme c'est également le cas aujourd'hui entre ces deux pays. La différence est que Murat, qui a grandi dans la minorité turque d'Allemagne, comprend les problèmes et les angoisses des Grecs d'Istanbul bien mieux que Charitos, qui est un membre de la majorité en Grèce.

k-libre : Pouvez-vous nous décrire la tyropita et en donner la recette ?
Pétros Márkaris : C'est une tourte au fromage bien particulière faite par les Grecs et les Turcs de Pontos, c'est-à-dire de la région de la Mer Noire. Désolé, mais je ne peux vous en donner la recette : Maria Hambou, qui la faisait chez nous, est morte depuis longtemps.

k-libre : Il n'y a pas de véritable enquête, puisqu'on sait dès le départ qui est coupable. Le roman est donc plus une quête d'identité. Êtes-vous d'accord ?
Pétros Márkaris : Le roman traite d'une vieille dame qui règle ses comptes avec son passé, parce qu'elle sait qu'elle va mourir. On sait dès le début qu'elle est la meurtrière, mais ce n'est qu'à la fin qu'on apprend son mobile.

k-libre : Les Roums sont des Grecs orthodoxes habitant Istanbul/Constantinople. Quelle était leur place au début du XXe siècle ? Combien sont-ils aujourd'hui et quel est leur rôle ?
Pétros Márkaris : Au début du XXe siècle, environ cent cinquante mille Grecs habitaient Istanbul. Aujourd'hui, c'est impossible à dire. C'était la minorité la plus nombreuse de la ville. C'est le résultat d'une part de la politique nationale, de l'autre des erreurs irréparables commises par la Grèce et la Turquie durant leurs divers conflits, et pour lesquelles les Grecs d'Istanbul ont payé le prix fort.

Propos aimablement traduits par Thomas Bauduret


Liens : Pétros Márkaris | L'Empoisonneuse d'Istanbul Propos recueillis par Julien Védrenne

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