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La face obscure du Marseille de la Belle Époque

Jeudi 29 octobre 2009 - Jean Contrucci, journaliste, grand reporter, correspondant du journal Le Monde, puis critique littéraire, a fait de Marseille, et de sa région, le thème de prédilection de ses romans et ouvrages historiques. Il est vrai que la ville, avec sa longue histoire, le brassage continu des flux migratoires, la diversité des populations, est une mine inépuisable de faits divers, de sources de récits et romans.
Il met à profit sa connaissance de la région, de la vie locale, nourrie, entre autres, par l'écriture de Marseille : vingt-six siècles d'histoire (Fayard - 1999), un monumental ouvrage historique et par une série d'histoires courtes compilées dans cinq volumes de Ça c'est passé à Marseille (Autres Temps - 1992/1998) pour mettre en chantier une vaste fresque de la ville à la Belle Époque.
Le Vampire de la rue des Pistoles, tome 8 des "Nouveaux Mystères de Marseille", est paru tout récemment. C'est l'occasion de revenir sur cette série captivante par sa mise en scène avec une verve qui ne se dément pas, la restitution fastueuse de l'ambiance et du quotidien de l'époque, et des intrigues fort bien menées.
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© René Barone



k-libre : Votre série commence avec L’Énigme de la Blancarde où vous relatez l’Affaire Mouttet, l’assassinat d’une vieille dame, qui fit grand bruit à l’époque. Lors de l’écriture de ce livre, pensiez-vous déjà à une série ?
Jean Contrucci : Pas du tout. Je pensais raconter cette histoire vraie, assez exemplaire des errances judiciaires (quatre procès d’assises pour la même affaire où l’accusé, d’abord condamné à perpétuité est finalement acquitté au bénéfice du doute) et m’en tenir là. Pour donner une explication logique à une enquête criminelle inaboutie, je devais recourir à la forme romanesque, la seule pouvant exposer une hypothèse plausible, ou du moins vraisemblable, compte tenu des carences de l’instruction. C’est l’accueil réservé à ce roman (presque) vrai qui a poussé mon éditeur à envisager une série où chaque épisode aurait pour cadre un quartier différent de Marseille à la façon dont Léo Malet avait procédé pour Paris.

Chaque titre s’appuie donc sur un fait divers où subsiste un doute ou une enquête bâclée ?
Ça n’est pas systématique. Il m’arrive d’avoir de l’imagination… Plusieurs épisodes sont totalement inventés. Mais il est vrai que le point de départ est parfois un fait divers, parfois un personnage réel, voire le décor (humain, social, urbanistique) d’un quartier de Marseille.

Le choix des patronymes des héros est délicat. Comment avez-vous choisi les noms et les prénoms de votre couple de héros ?
C’est difficile à expliquer. Il faudrait retrouver l’état d’esprit qu’on avait au moment où on a commencé à écrire. Je choisis souvent les noms de mes personnages en fonction de leur sonorités, de leur facilité à être mémorisés et du contraste qu’ils présentent avec les "seconds rôles" de l’épisode. Parfois, c’est un clin d’œil à un(e) ami(e), souvent je les recueille sur les monuments aux morts de la Grande Guerre, pour savoir quels étaient les plus fréquents ainsi que les prénoms les plus usités. Enfin, il m’arrive de puiser tout simplement dans l’annuaire. (Je crois me rappeler que Simenon avait trouvé Maigret de cette façon.)

J’imagine qu’à la Belle Époque, la période où vous placez vos intrigues, les faits divers qui demeurent partiellement, ou totalement inexpliqués, foisonnent. Comment choisissez-vous ceux dont vous faites un livre ?
Elles étaient sans doute plus nombreuses que de nos jours, ces affaires irrésolues, dans la mesure où la police scientifique restait à créer. Aujourd’hui, un cheveu ou une rognure d’ongle vous en dit plus sur la victime et son assassin qu’une biographie en douze volumes. Quand je m’inspire d’un fait divers réel, j’examine d’abord s’il présente suffisamment de zones d’ombre pour permettre tous les prolongements romanesques souhaités. Car 95 % des affaires criminelles sont d’une grand banalité : un meurtre, suivi (ou non) d’un châtiment. C’est quand on ne comprend pas ce qui a pu se passer ou comment on en est arrivé là que ça devient intéressant.

Votre nouveau roman, Le Vampire de la rue des Pistoles, est basé sur le meurtre de l’Empirique, un personnage dont les agissements ont défrayé la chronique. En préambule à votre livre, vous émettez des réserves quant à la probité de la justice sur cette affaire. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Je crois que je ne me suis pas bien fait comprendre. Il ne s’agit pas de la probité des juges. Dans cette affaire, qui a une base réelle, on a traîné en cour d’assises un couple soupçonné d’avoir assassiné un rebouteux dans des circonstances atroces et pour une raison inconnue. Le réquisitoire introductif est accablant. Les témoignages sont pour la plupart à charge. Or, quand on va chercher dans les archives le verdict, on tombe sur dix lignes laconiques, indiquant que le sieur X et la femme Y ne sont pas coupables, sans indiquer s’il y en a eu un autre, ni même si on l’a recherché. Les débats étant oraux et la sentence proclamée au nom du peuple français par un jury souverain, les juges ne font aucun commentaire. On ne sait pas s’il y a eu d’autres poursuites ou d’autres coupables. Ce serait une autre affaire, un autre dossier.
Ce constat est frustrant. Le Vampire de la rue des Pistoles est né de cette frustration.
Le romancier qui imagine une histoire à partir de ce constat ne peut pas comme le juge se contenter de dire "on ne sait pas qui a fait le coup mais c’est pas ces deux-là". Il doit des comptes à son lecteur, lui, que le juge n’a pas à rendre. Il serait indélicat de dire a celui qui a acheté votre livre : "on n’a jamais su ce qu’il s’était passé, circulez, y a rien à voir" et stopper net avant de révéler le fin mot de l’histoire .
Voilà ce que je voulais dire dans mon avertissement liminaire. Le romancier doit rendre des comptes à l’opinion publique de ses lecteurs. Le juge, non.

L’Empirique, comme il était surnommé, était un guérisseur utilisant des méthodes peu communes. Celles que vous décrivez sont-elles celles qu’il utilisait réellement ? Avait-il, avec ce genre de pratiques, une clientèle importante ?
Oui, ces pratiques extravagantes sont détaillées dans tous les témoignages de ses "patients". Je n’aurais jamais imaginé certains détails… Quant à sa clientèle, on l’a évaluée à près d’un millier de personnes. Ce qui souligne en creux les carences de la médecine officielle de l’époque. Mais les choses ont-elles vraiment changé ?

Autour de Raoul Signoret et Eugène Baruteau, vous animez des personnages secondaires, des "silhouettes" hautes en couleurs. Puisez-vous dans les contemporains que vous côtoyiez pour les construire ?
Un personnage, c’est un peu comme le manteau d’Arlequin : il se compose de dizaines de morceaux de tissus cousus ensemble. Ou, si vous préférez une métaphore culinaire : c’est un peu comme une macédoine de légumes ou un pâté de campagne. Le tout est fait de parties assemblées.

Le nombre des quartiers de Marseille n’est-il pas trop important pour envisager une série, à la manière de Léo Malet qui s’était engagé à faire un roman par arrondissement pour "Les Nouveaux Mystères de Paris" ?
Cela ne fait aucun doute : il y a cent onze quartiers à Marseille ! Je n’y suffirais pas, à supposer que je vive encore cent trois ans, ce qui me surprendrait. Mais tous les quartiers de Marseille n’ont pas le même caractère, le même intérêt.

On peut noter, d’ailleurs, une similitude de titres entre vos séries. Est-ce en référence, en hommage, ou est-ce les hasards de la création ?
Les trois, mon général. Double crime dans la rue Bleue rappelle Double assassinat dans la rue Morgue d’Edgar Alan Poe. "Les Nouveaux Mystères de Marseille" sont un clin d’œil a mon vieux camarade Émile Zola qui lui même paraphrasait "Les Mystères de Paris" d’Eugène Sue.

Peu à peu, vous étoffez le cercle familial de votre héros. Ne développez-vous pas également une saga domestique ? En fonction de quels critères ou de quelles envies faites-vous évoluer le microcosme de Raoul Signoret ?
L’idée de mêler le cercle familial de Raoul et Cécile Signoret aux enquêtes criminelles a plu aux fidèles de la série. C’est devenu une sorte de clin d’œil entre initiés. La série permet de creuser l’environnement des héros, qui évoluent en âge, en comportement, comme les êtres humains réels. On ne s’en tient pas à la seule enquête. Cet environnement donne de la chair aux personnages de la fiction.

Faites-vous des repérages des lieux (ou de ce qu’il en reste) qui servent de décors à vos intrigues ? Au contraire, travaillez-vous sur plans, sur gravures et documents de l’époque faisant confiance à la fois à votre grande connaissance du quotidien de la période et à votre imagination pour combler les "lacunes" ?
Je vais d’abord sur le terrain. Vieille habitude de reporter. Je fais des repérages dans la ville pour observer ce qu’il reste de cette époque. Ensuite, je lis systématiquement les journaux quotidiens marseillais se rapportant aux dates choisies pour l’épisode en cours, ceci afin de donner leur vérité aux personnages. Et leur fournir des sujets de conversation.

Vos intrigues sont enrichies par un nombre impressionnant d’informations sur l’époque, informations qui couvrent presque tous les domaines de la vie quotidienne, depuis les appareils, les matériels, les moyens d’existence. Comment réunissez-vous une telle documentation ?
La presse est un outil indispensable en ce qu’elle représente l’Histoire au quotidien. On sait de quoi parlait les gens, ce qui se passait en ville, quelles étaient les distractions, les préoccupations, les modes de vie, les événements ; quel était le coût de la vie, etc. Cela, aucun livre d’Histoire ne vous le donne. Ensuite je complète avec les archives et les livres d’histoire locale.

Est-ce difficile de retrouver la configuration de la ville à cette époque ? Y a-t-il eu beaucoup de bouleversements dans l’aménagement urbain en un siècle ?
Non. L’ensemble de l’agglomération, ses caractéristiques, n’ont pas fondamentalement changé dans les grandes lignes. Ce qui change c’est la fonction des choses - des quartiers ouvriers, bardés d’usines et de fabriques, sont aujourd’hui résidentiels, des pans entiers de l’activité industrielle (savons, huiles, produits coloniaux) se sont écroulés. C’est là qu’il faut savoir lire sur les vestiges ce qu’il en reste. L’exemple le plus probant est le quartier du Rouet qui sert de décor au tome 3 (Le Secret du Docteur Danglars). Si on veut savoir à quoi ressemblait ce quartier avant 1990, il faut lire ce roman, car il a été entre temps complètement bouleversé pour devenir un quartier bourgeois. Ce qui est assez paradoxal si on songe que c’est la fiction qui vous restitue la réalité abolie.

Votre série vous a-t-elle amené à redécouvrir Marseille, à voir la ville sous un œil bien différent ?
Bien sûr ! J’en apprends tous les jours. Mais mes lecteurs aussi. Ils me le disent.

Vous décrivez vos livres comme des romans-feuilletons policiers. Pourquoi le qualificatif de feuilletons ? Aviez-vous envisagé une parution journalière de vos romans ?
Non. C’est parce que la forme que je leur donne est un hommage aux grands feuilletonistes de la Belle Époque : Paul Féval, Gaston Leroux, Maurice Leblanc, qui publiaient leurs romans d’abord en feuilletons dans la presse avant de les rassembler en volumes. Pour que l’opération inverse puisse se faire, il faudrait qu’il y ait encore des journaux dignes de ce nom. C’est loin d’être le cas.

Comment êtes-vous venu au roman policier historique ? Qu’est-ce qui a motivé le choix pour ce genre littéraire ?
Je vous l’ai dit : l’envie de raconter l’affaire Mouttet. Après, je me suis trouvé coincé.

L’attachement d’Eugène Baruteau pour les plaisirs de la table, la manière de faire le panégyrique des plats locaux relève-t-il seulement de votre souci de relater le quotidien de façon exhaustive ?
C’est surtout une façon de célébrer un des plaisirs de la vie parmi les plus précieux.

Vous faites l’apologie de la ville mais vous portez un regard acéré sur les Marseillais. N’avez-vous pas des reproches de certains d’entre eux avec lesquels vous n’êtes pas toujours tendres ? C’est aussi le cas des journalistes pour qui vous faites tenir des réflexions acerbes par Raoul. Comment sont-elles reçues dans la profession ?
Aimer une ville, c’est comme aimer une femme. Si on est sincèrement épris, on la prend avec ses qualités et ses défauts et on s’en accommode, sans trier. Les Marseillais lucides sont comme moi. Ils la jugent telle qu’elle est, cette ville. Attachante au possible, mais aussi souvent exaspérante. Ils savent mes reproches fondés, puisqu’ils les partagent. Ce qu’on n’aime pas, chez nous, c’est le jugement a priori et légèrement condescendant de celui qui ne nous connaît pas de l’intérieur et qui se permet de condamner sans savoir, pour se rassurer sur ses propres carences.
Quant aux chers confrères, dans leur majorité, pour avoir un avis sur leur contenu encore aurait-il fallu qu'ils les ouvrissent. Ne leur demandez pas l’impossible. Quelques rares m'ont fait cet honneur et je les en remercie.

Avec Le Vampire de la rue des Pistoles, votre éditeur publie une plaquette richement illustrée, de plus de soixante pages, sur le Marseille de la Belle Époque et sur les lieux de vos intrigues. Avez-vous des retours de lecteurs sur ce complément ?
Plus que des retours, c’est un véritable plébiscite. À croire que les fidèles de la série n’attendaient que ça.

Avez-vous déjà choisi le fait divers pour votre prochain roman. Pouvez-vous en dévoiler quelques aspects ?
Oui, j’ai choisi. À dire vrai, le roman est terminé. Mais surtout ne le répétez pas. Je vous confie son titre : L’Inconnu du Grand Hôtel. Quant à avoir l’exclusivité mondiale de son contenu, je n’aurai qu’une réponse : combien ?


Liens : Jean Contrucci | Le Vampire de la rue des Pistoles Propos recueillis par Serge Perraud

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