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Quand on pense à tous les ennemis que les colons ont l'habitude d'affronter, qu'il s'agisse de bêtes sauvages ou des sauvages tout court, c'est horrible de savoir que votre pire ennemi se trouve parmi vous, qu'il a le visage de ces gens sur qui vous comptiez autrefois pour vous aider à vaincre l'adversité.
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Stephen Desberg, intrigues à l'américaine

Jeudi 15 janvier 2009 - Depuis plus de trente ans, Stephen Desberg nous raconte des histoires. Passé à ses débuts par la case Dupuis, l'école Spirou et le maître Tillieux, il s'est petit à petit émancipé de ses modèles pour se construire une œuvre forte où frissons et suspense sont rois. Les nouvelles séries de cet auteur imaginatif sont toujours attendues avec envie et curiosité. Dans cette première partie d'un long entretien accordé à k-libre, Stephen Desberg revient sur ses deux plus récentes créations : "Empire USA" (Dargaud) et "Sienna" (Bamboo).
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© Laurent Melikian



k-libre : "Empire USA" est présenté par Dargaud comme un équivalent graphique de la série TV "24 Heures chrono". Le générique est en effet impressionnant, et le rythme de parutions a été très rapide (six tomes en quatre mois) pour que les lecteurs accrochés dès l'ouverture de cette première "saison" puissent en découvrir assez vite le dénouement. D'où vous est venue cette idée ? De la série TV, ou d'autres séries qui fonctionnaient sur le même principe ?
Stephen Desberg : Le rapport avec "24 Heures chrono" provient surtout d'un point de thématique assez proche, qui était, il est vrai, un peu un argument "facile" en terme de communication avec le public. En fait, pour moi, cette série me donnait l'occasion d'une réflexion plus large par rapport aux feuilletons américains, que j'apprécie beaucoup. Je trouve d'ailleurs que, dans l'ensemble, les Américains sont beaucoup plus créatifs, depuis quelques années, pour la télévision que pour le cinéma. Et souvent, l'un des signes distinctifs de ces séries TV, c'est la présence, non pas d'un ou deux personnages principaux, mais de toute une galerie de personnages. J'aime assez bien ça, même parfois dans des séries qui ne sont pas des thrillers, comme "Grey's Anatomy" : on suit une relation, à un moment, il y a une crise de jalousie, puis des relations avec d'autres personnages s'installent... Tout ce côté assez évolutif des rapports humains me paraissait assez intéressant. Et, en y réfléchissant, je me disais, on ne voit jamais cela en BD, parce qu'une des spécificités de la BD franco-belge est de faire des séries, de 46 planches, qui paraissent au rythme, quand tout va bien, d'un album par an, et où on est obligé d'aller plus à l'essentiel. Et donc souvent, ce sont des séries qui se créent sur un héros, avec éventuellement un faire-valoir, un méchant peut-être récurrent... Ce que je fais moi-même dans certaines de mes séries d'ailleurs, et ce que je vous dis là n'est pas nécessairement une critique vis-à-vis de la BD franco-belge, mais plutôt un constat. Partant de là, cela m'intéressait de construire un scénario en développant plus de personnages, mais cela me semblait poser un problème : celui de la progression de l'intrigue qui serait moindre, si plus de place était laissée pour ces personnages. L'histoire serait toujours rythmée, mais elle progresserait moins vite que dans un album où on se dira, de toute façon, "le lecteur attendra un an pour avoir la suite, et donc pas question de prendre le risque de le frustrer". Avec "Empire USA", l'idée était de développer des personnages secondaires, de laisser l'intrigue avancer à un rythme naturel par rapport à ça... Ce qui impliquait des parutions beaucoup plus rapides. Pour en revenir à "24 Heures chrono", je prends cet exemple systématiquement, on ne regarde pas un épisode et le deuxième, six mois plus tard, ça ne fonctionne pas comme ça ! C'est pour cela que j'ai voulu tenter cette expérience-là, d'avoir ces six albums à un rythme très soutenu. C'est une proposition que j'ai faite à un moment à l'éditeur et ce n'est pas du tout une demande de sa part. Même si je savais qu'Yves Schlirff, pour en avoir plusieurs fois discuté avec lui, était un fan des "Soprano" et d'autres séries.

Vous sentiez que vous aviez là une oreille attentive !
Voilà ! Il me semblait être le bon partenaire pour monter cela, et Dargaud a tout à fait joué le jeu et construit une mécanique de marketing très adaptée à ce projet. Je trouvais super que l'on se comprenne aussi bien dans les objectifs. Évidemment, j'ai pu voir, même si ce n'est pas majoritaire, des journalistes accuser Dargaud de tous les péchés du monde, du genre "cette histoire est un travail de commande, Desberg n'a jamais voulu faire cela"... Ce n'est pas du tout le cas, bien au contraire ! Disons que le fait d'avoir des séries qui ont déjà un large public comme "IR$" ou "Le Scorpion", cela me permet de convaincre plus facilement un éditeur de partir sur un projet comme ça. Mais il a tout de même fallu les convaincre...

Cette mise au point me semble nécessaire, car il est en effet important de savoir qu'"Empire USA"" est en fait issu d'une démarche du fan de ces séries que vous êtes et qui décide d'en appliquer les mécanismes à la bande dessinée.
Oui ! Il était d'ailleurs tout à fait intéressant d'observer les diverses réactions à la sortie de la BD. Il y avait ceux qui l'avaient lue pour ce qu'elle était, sans chercher à décortiquer ce qui était du marketing ou pas, et en général, ces gens-là ont bien apprécié l'histoire, et puis il y avait d'autres personnes qui se sont arrêtées à la partie commerciale, en disant "Oui, alors on nous promet tout un truc qu'on a jamais vu, ce n'est pas à la hauteur..." etc. Et je me faisais cette réflexion par rapport à notre "vieille Europe", comme aurait dit Dick Cheyney : aux États-Unis, quand un éditeur ou un producteur est prêt à investir beaucoup d'argent sur un projet, et vous soutient commercialement, tout le monde va vous féliciter et vous dire : "Super, ça doit être génial ce projet !" Alors qu'en Europe, du moins en France ou en Belgique, quand un éditeur investit beaucoup d'argent, beaucoup de gens ont ce réflexe inverse, qui est de dire "Oh ! S'ils mettent de l'argent comme ça, c'est que ça doit pas être très bon..."

Il est vrai qu'il y a toujours ce réflexe de doute, installé avant même qu'on ait lu les choses sur ce genre de projet...
Bon, cela fait partie du jeu, et je le joue. C'est une série qui a beaucoup été médiatisée, c'est tout à fait normal qu'il y ait des gens que ça énerve, mais ce n'est pas pour cela que je l'ai faite, et dans l'ensemble les gens ont bien compris ce que j'ai voulu faire, et c'est ça le principal...

Si ce concept fonctionne assez bien, c'est parce que vous avez livré une histoire assez forte. Vous avez en effet choisi de mettre en scène un héros qui peut empêcher, ni plus ni moins, l'instauration d'une dictature religieuse aux États-Unis. Est-ce vraiment cet aspect, la religion, qui a le plus marqué la double mandature de Georges Bush ?
Disons que, si on présente les choses comme ça en disant : "Les États-Unis courent le risque de devenir une théocratie", en fait ce n'est pas quelque chose qui pourrait arriver brusquement. Ce qui m'intéressait beaucoup – évidemment pas dans le bon sens - dans toute cette période Bush, c'était le glissement progressif du pouvoir. Les premiers signes sont visibles dans l'affaire Lewinsky, à la fin du mandat de Clinton, où on voit arriver une droite très conservatrice, avec une morale extrêmement pointue, qui se lève et qui veut destituer Clinton, avec ces vieux arguments du type "Ah ! Ce n'est pas tellement ce qu'il a fait, mais c'est qu'il a menti."

Oui, ce n'était pas moral...
C'est ça. Mon père, qui était américain, et encore vivant à l'époque de Nixon, me disait : "Est-ce lui qui est à l'origine de la pose des micros, là n'est pas la question. Mais il était au courant de ce qui s'était passé et il a dit qu'il ne l'était pas, et un président des États-Unis ne peut pas mentir." Alors au milieu de tout cela, on se dit c'est quand même incroyable : ils viennent avec ces histoires de "on ne peut pas mentir" sur l'histoire de Clinton, ou sur l'histoire de Bush, sur des questions morales, alors que la question de mentir sur les armes de destructions massives en Irak, pour lesquelles il y a quelques dizaines de milliers de morts, dans cette guerre qui n'avait pas lieu d'être, alors ça, ça passe à l'as complètement. Cette exigence sur des sujets moraux, qu'on ne retrouve pas sur d'autres choses, interpelle.
C'est un peu dans ce sens-là que je voyais mon personnage de Krove dans "Empire USA" : pas tellement pour en faire un truc catastrophiste en disant, ce type-là va se retrouver au pouvoir, mais plutôt pour évoquer des choses qui se passent plus en douceur, qui se voient moins, et qui se sont vraiment passées tout le temps pendant ces huit années. Dans les programmes scolaires, dans le prosélytisme des mouvements religieux, qui entrent maintenant dans les sociétés, où on joue sur le socialement correct auprès des cadres, dans le fait de mettre en avant la virginité avant le mariage... des choses assez ahurissantes ! On se rend compte de tout cela quand on voyage aux États-Unis [...]

Justement, l'arrivée de Barack Obama vous incite-t-elle à l'optimisme, ou pensez-vous que l'attente des citoyens américains, et parfois de ceux qui l'ont soutenu à l'étranger, est trop grande ?
Il est évident que j'espérais tellement que ce pays allait réagir avec les élections, dont j'ai d'ailleurs suivi de très très près la campagne, de manière très militante, car on était allé tellement loin avec ces huit années de Bush... Ces élections ont permis de donner un coup de barre fort dans l'autre sens, et c'est d'ailleurs une grande qualité des États-Unis que cette faculté de réaction.
On a pu beaucoup les critiquer, notamment en 2004, avec la réélection de Bush, mais je crois que cette faculté de réaction a été muselée car le pays était en guerre en Irak, et que là-bas, traditionnellement, on soutient les troupes qui sont à l'étranger. Même les Démocrates étaient un peu prisonniers de cela, beaucoup ayant voté pour la guerre. L'équipe de Bush avait très bien réglé son calendrier en 2004, mais très rapidement, dès la fin 2005, les gens avaient compris qu'ils s'étaient fait rouler et ont souhaité réagir. Il reste malgré tout 20-22 % dans les sondages qui disent rester très satisfaits de la présidence de Bush. C'est cet électorat très à droite, qu'on disait dominant aux USA, qui laissait penser qu'on partirait encore pour pas mal d'années avec des Républicains, comme l'annonçaient certains politologues dans leurs livres. Mais il y a eu une réaction par rapport à cela, forte, avec un réel espoir de changement, et moi je suis à fond derrière Barack Obama. Cela va certainement influencer mon travail sur les États-Unis, pour de prochaines histoires, même si je ne suis pas naïf au point de croire que toute la politique étrangère américaine va être remise en question...

On a un peu l'impression que certaines personnes s'attendent à ce que cela change d'un seul coup, cela paraît difficile...
Oui, cela paraît difficile. Ce qui est le plus flagrant, depuis les années 1950-60, de la politique américaine, dans le monde entier, c'est ce manque de justice. Enfin, justice, cela paraît très naïf de dire cela. La justice peut être à tous les stades dans la société : avoir un salaire juste par rapport au travail qu'on fait, avoir suffisamment de ressources pour mener une vie digne, mais on a l'impression, dans les rapports avec le tiers-monde, avec l'environnement, que cette notion de justice a complètement disparu, parce que le capitalisme est complètement triomphant et que la philosophie, depuis pas mal d'années, c'est : celui qui gagne c'est celui qui est riche, le plus vite possible, et peu importe comment ! Il faut reconnaître que ce n'est pas George Bush qui a initié ça, c'est plus ancien, mais dans la campagne d'Obama, il y avait une réelle volonté de rompre avec ça. Je crois que la catastrophe de Wall Sreet et des subprimes a amené les gens à se dire, ce système est trop injuste, il ne fonctionne pas. Maintenant, dans les faits, ce sont de gros changements qui sont demandés, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur du pays, car il y a un réel appauvrissement de la société aux États-Unis. Il y a beaucoup de pain sur la planche pour Obama, et pour revenir à "Empire USA, je pense que le parcours de Krove ne serait plus possible dans l'immédiat car ces gens-là ne seront plus près du pouvoir, même s'il ne faut pas être trop naïf non plus : on va continuer à voir leurs idées, et ils ne vont pas désarmer pour autant...

Il y a une vraie unité graphique dans la série. Avez-vous participé au choix des dessinateurs ?
En fait, Yves Schlirff a bien senti que c'était un projet dans lequel j'avais envie de m'investir beaucoup, et assez naturellement, il m'a laissé prendre une place de co-éditeur, et c'est vraiment un projet que j'ai porté du début jusqu'à la fin. Sur le choix des dessinateurs, c'est vraiment quelque chose que j'ai fait moi. Nous avons discuté ensemble de tel ou tel autre, mais j'avais plutôt les mains libres pour choisir les dessinateurs – et aussi les coloristes – que je souhaitais. Avec notre volonté de sortie rapide des albums, assortie du maintien d'une qualité franco-belge, il y avait un écueil à éviter : "Empire USA" ne devait pas devenir une BD sans décor...
Il nous paraissait assez évident qu'il fallait partir sur une famille de dessinateurs qui soit de la même famille de réalisme, et en même temps, nous savions que cela ne servait à rien de proposer ce genre de projet à des gens déjà couronnés d'énormes succès. Marini, par exemple, qui a collaboré pour les personnages, à aucun moment je ne lui ai proposé de faire un album, car il a déjà "Le Scorpion", et ses propres scénarios, et il paraissait évident qu'il ne s'impliquerait pas dans ce projet-là. D'un autre côté, il fallait éviter des dessinateurs avec un graphisme très très personnel, comme Berthet, par exemple, que j'apprécie beaucoup, mais dont on voit tout de suite que c'est du Berthet. J'ai donc essayé de prendre des dessinateurs qui, soit avaient déjà travaillé dans ce genre de projet, et qui auraient eu plaisir à travailler avec un même esprit d'équipe, soit accepteraient de regarder ce que font les autres, et seraient capables de s'adapter un petit peu, et de faire preuve d'une certaine souplesse. Quand on regarde la carrière de quelqu'un comme Griffo, qui a publié dans des styles un peu différents, je me disais que c'était tout à fait jouable. Je dirais que celui des cinq dessinateurs qui avait le style le plus typé, c'est Daniel Koller, qui a fait l'album numéro cinq, mais il s'intègre bien. Ce n'aurait peut-être pas été idéal de commencer avec lui. Il a un dessin qui est un petit peu plus difficile à lire, mais qui reste très dynamique...

Tout à fait. Il fallait de toute façon que cette série ait ce dynamisme. Pensez-vous du reste que cette unité graphique était indispensable ? Une série comme "Queen & Country" de Greg Rucka s'en passe et fonctionne très bien quand même, par exemple. Alors évidemment, il faut se réhabituer à chaque fois avec la manière dont sont dessinés les personnages principaux...
C'est ça le réel problème... Franck Giroud avec "Quintett", chez Dupuis, a fait une série avec cinq personnages différents, et lui a choisi des dessinateurs aux styles complètement différents, ce qui se justifie du reste par rapport à son histoire. Ce qui fait la spécificité d'"Empire USA", par rapport à d'autres projets collectifs qu'il a pu y avoir déjà, c'est que c'est une seule histoire. Et je crois qu'on a besoin de retrouver ces personnages, sinon on a du mal à s'identifier. Si on prend justement toutes ces séries télé, le fait de changer de réalisateur, voire même de scénariste, n'est pas nécessairement un gros problème, s'il y a une bonne "bible" au départ. Par contre, on accepterait très difficilement des changements d'acteurs. Un exemple : j'étais grand fan de la série "Rome", Octave est devenu Auguste, cela se justifie et n'est pas très choquant, mais en même temps, il y a quand même quelque chose qui ne fonctionne pas. Et c'était une des problématiques d'"Empire" : si par exemple le lecteur arrivait à l'album numéro trois de Juszesack, en se disant "Ok il y a des différences de style, mais je retrouve mes personnages", ça marche. Mais s'il se dit "Ah non ! Là ils m'ont pris mon Jared, c'est plus ça", alors, là c'est foutu...

Ce qui fait qu'on accroche aussi à la série, ce sont ces résumés – doubles, pour l'épisode précédent comme pour l'ensemble de la série – au début de chaque album. On y retrouve Jared prêt à se suicider, et on voit des images de la planète en train de s'effondrer. Pour chacun des dessinateurs, on voit bien que le texte est le même, mais le dessin, non. Même en connaissant déjà ce qui se passe, on a une impression de nouveauté simplement en voyant ces "génériques" de début d'albums.
Oui. Je les refais à chaque fois, pour deux raisons principales. La première est un passage de témoin graphique entre les deux dessinateurs, et la seconde - qui est du reste un point sur lequel tout le monde n'est pas d'accord - vient d'un constat que j'ai fait en regardant ces séries dont nous parlons depuis le début. Quand on a la possibilité de regarder de manière continue "Alias", "Grey's Anatomy", "Rome"... en coffret, par exemple, on peut très bien sauter les résumés, et, personnellement, je ne le fais pas... Même si je viens de voir l'épisode juste avant, il y a un certain plaisir à revoir ces éléments relatant ce qui s'est passé depuis le début de la série, et qui remettent les choses en perspective. C'est un peu comme les leitmotiv de la musique de Wagner, on s'identifie à des moments, dans l'histoire, et il y a un certain plaisir à les revoir [...].

Pour revenir au scénario lui-même, Yann est crédité aux "dialogues" dans la série. Pouvez-nous préciser quel a été son rôle ?
Avec Yann nous sommes partis sur cette collaboration parce qu'il m'avait contacté il y a quelques années, pour créer quelque chose ensemble, comme il a pu le faire avec "Léturgie" par exemple, et que j'avais trouvé l'idée intéressante, dans le sens où on peut être assez complémentaires. Moi j'aime bien travailler sur la structure des histoires, sur le cheminement, les enjeux, alors que lui a tendance à être plus dans le plaisir de l'écriture du dialogue, et aime bien entrer à l'intérieur des séquences. Quand j'ai lancé Empire USA, je me suis dit que c'était l'occasion de lui proposer cette collaboration. Là où cela été un peu plus compliqué, c'est quand il a fallu inventer comment on fonctionnait. Je pensais dans un premier temps écrire l'histoire sous une forme vaguement dialoguée, c'est-à-dire plus romancée, avec quelques directions de dialogues, des dialogues que lui aurait ensuite pu vraiment créer. Cela ne s'est pas fait, principalement pour des raisons de temps, Yann ne pouvant travailler ainsi sur six bouquins. Je lui ai alors dit "ce n'est pas grave, j'écris mon histoire en faisant mon découpage tout à fait normalement, comme si c'était un produit fini en ce qui me concerne, je te donne ce scénario, et tu vois si tu peux y apporter quelque chose au niveau des dialogues". Ce que Yann a finalement fait : une relecture de l'histoire, avec propositions de textes, sans toucher au découpage. Cela a pas trop mal fonctionné sur les deux premiers albums : il a laissé la moitié de mes dialogues tels qu'ils étaient, et a fait des propositions pour l'autre moitié. Et dans ces propositions, comme il était entendu que j'avais le final cut puisque ce projet était plus le mien que le sien, je décidais de ce que je gardais ou pas. Et j'ai gardé à peu près la moitié de ses propositions et il y a donc, dans les deux premiers tomes, 25 % de textes qui sont de Yann. C'est particulièrement visible à la fin du tome un, dans cette scène particulièrement bien dialoguée, où Jared et Scarlett vont à l'enterrement, et qu'il y a toutes ces femmes assez friquées qui balancent des choses assez désagréables. Je l'avais déjà écrit dans ce sens-là, mais lui y a ajouté un peu plus de mordant.
Je cite cet exemple-là car j'ai trouvé, et cela ne vous étonnera pas si vous connaissez un peu son travail, que Yann était tout à fait à l'aise dans tout ce qui était méchant, mais moins dans tout ce qui était plus "sincère". Et plus on avançait dans l'histoire - dans les tomes trois et quatre la relation se développe entre Jared et Scarlett, c'est un exemple – moins on voyait les choses de la même manière... Il me disait : "Un agent secret comme lui, et une nana comme elle, assez amochée par la vie, ils ne peuvent que se balancer des trucs méchants, ils ne peuvent pas y croire à cette histoire d'amour, etc." Moi je dois être plus optimiste que lui, et je disais si justement, ils en ont déjà vu de toutes les couleurs dans leur vie, et ils ont envie d'y croire. C'est un besoin de croire à quelque chose que j'ai, moi, en tous cas ; Yann peut-être moins, et il me faisait des propositions de dialogues bien écrites, mais qui n'était pas ce qu'il fallait pour l'histoire. Et de plus en plus, pour les tomes trois et quatre, je disais "Je garde pas tout ça". Encore une fois, ce n'est pas un problème de qualité, mais peut-être est-ce dû à mon esprit trop cartésien, je m'inquiète beaucoup de la forme : il faut qu'il y ait une logique dans l'enchaînement de l'histoire. Peut-être que je ne laisse pas les choses aller suffisamment, contrairement à Yann qui lui se laisse aller et a de ce fait plus de fluidité dans ses dialogues, mais il a moins de rigueur au niveau de la structure. Et en avançant dans la série j'ai constaté que sur les albums trois et quatre, je n'avais gardé, sur tout le boulot qu'il avait fait, peut-être que quinze dialogues par album, ce qui était très peu et frustrant pour lui. On en est arrivé à la conclusion qu'il n'était pas très utile de continuer comme ça pour les tomes cinq et six, et sans du tout se disputer, je lui ai proposé qu'il lise les deux derniers scénarios et qu'il me fasse juste des remarques, me dise ce qu'il en pensait. C'est ainsi que son apport a diminué en avançant dans le projet, mais je n'ai pas du tout de regret sur le fait d'avoir eu cette expérience avec lui. Je crois aussi que le fait de savoir, quand je travaillais sur mes découpages, qu'il allait les lire, m'a certainement aussi motivé à aller plus loin dans la caractérisation des personnages, donc je trouve que ça a été une chouette expérience. Lui grosso modo en a été content, maintenant, comme toujours sur ce genre de choses, il y a quand même une frustration ; je pense que c'est ce qu'il vous dirait si vous l'interrogiez. En tout cas on a évoqué l'idée de recollaborer un jour sur autre chose, et on ne s'est pas quitté fâchés.

Pour finir avec cette série, avez-vous envisagé une deuxième saison pour "Empire USA" ?
On doit se voir après Angoulême avec l'éditeur. Pour moi, faire une deuxième saison avec six bouquins, cela va être difficile dans un avenir proche parce que c'est beaucoup de travail. Alors il y a deux options, enfin, non, trois, la première est d'arrêter purement et simplement la série. Une autre est de continuer sur le principe de six tomes, mais à ce moment-là, moi je ferai un synopsis assez détaillé, voire éventuellement le premier tome, et après, on fera appel à un autre – ou plusieurs autres scénaristes, je ne sais pas. La troisième possibilité est de travailler en cycles plus courts. Ce n'est pas tout à fait juste par rapport à cette idée de feuilleton qui laisse plus de place aux personnages, mais d'un autre côté, on retrouverait la plupart des personnages de la première saison dans la deuxième, donc on aurait déjà fait un travail sur beaucoup d'entre eux. On pourrait donc envisager des cycles de deux-trois albums, ce qui serait pour moi plus facile à assumer. C'est de toute façon une discussion qu'on doit avoir avec l'éditeur, et ce qui est certain c'est que ce ne sera pas pour cette année, mais plutôt pour 2010. On va voir...

Votre autre actualité est "Sienna", série pour la nouvelle collection "Focus" des éditions Bamboo, et qui présente une double originalité : c'est un thriller dans les milieux universitaires, et deux femmes en sont les personnages-clé. Pouvez-vous nous présenter cette série pour laquelle vous avez travaillé au scénario avec Filmore, votre frère, pour la première fois ? De quelle manière avez-vous procédé pour cette écriture à quatre mains ?
C'est un projet qui, dans son contenu, n'est pas si éloigné que ça d'"Empire USA" ou d'"IR$", mais qui, dans sa réalisation, est pour moi tout à fait différent. C'est un travail qui a été fait avec mon frère, sur, au départ, une envie à lui. Philippe, qui signe donc Filmore, est mon frère aîné. Il a presque sept ans de plus que moi, a fait carrière dans les affaires, il s'est notamment occupé d'une boîte à la Nouvelle-Orléans pendant plusieurs années. Nous sommes tous les deux à moitié américains, notre père avait été étudiant à Harvard, et Philippe, qui a fait ses études universitaires en Belgique a, je crois, gardé une fascination pour ces campus américains. Étant arrivé au bout de sa carrière dans les affaires, il lui restait ce vieux rêve d'écrire, et notamment pour la BD. Petit à petit est venue l'idée de construire quelque chose ensemble : lui avait un matériau de base qui était une histoire dans les milieux universitaires et, comme on partage les mêmes idées politiques, lui est venu avec cette idée de Républicains très à droite qui veulent contrôler les choses par le biais des universités. Cela me paraissait intéressant, on n'avait pas beaucoup touché à ça en BD, et cela avait l'avantage d'être différent dans le traitement de ce que je fais moi tout seul. Donc il a construit quelque chose, et comme c'était plus ou moins son premier scénario évidemment, il y avait des endroits où ça partait dans tous les sens, notamment au niveau des personnages. Il n'y avait au départ qu'un seul personnage féminin, mais je trouvais sa personnalité fort complexe, qui mélangeait un peu trop de choses au niveau de la psychologie, et j'ai donc eu cette idée de casser le personnage et d'en faire deux, de les rendre assez différentes et de créer une dynamique autour de ça. D'un côté, ça donne un ton et une originalité à la série, mais d'un autre côté... je lui ai un peu compliqué les choses ! Pour quelqu'un qui débute c'est pas facile de se retrouver avec les deux personnages, il fallait qu'il se les réapproprie. L'idée pour moi était de lui mettre le pied à l'étrier, et que par la suite lui reprenne le projet plus en mains. Pour le deuxième tome j'ai travaillé avec lui sur le synopsis et au niveau du découpage, mais sans travailler directement dedans. Alors que dans le premier tome, fatalement, je suis intervenu comme moi ça m'était arrivé avec Maurice Tillieux, il y a bien longtemps. Arrivait un moment, à mes débuts où Tillieux me disait : "Bon, là, vous n'y arrivez pas sur certains trucs, mais on va s'en sortir, et je vais vous montrer comment on fait." Voilà. C'est ce qui s'est fait avec Philippe, ça complique un peu les choses avec un frère aîné, lui montrer comment il faut faire, ça a été plus fastidieux, mais disons que maintenant, il est arrivé à construire quelque chose de plutôt bien sur le deuxième tome, je suis allé le plus loin que je pouvais dans la création avec lui, puis l'éditeur et le dessinateur ont pris le relais, et je pense que Philippe s'en sort bien. Donc je resterai un peu impliqué, par obligation morale [...] et je vais suivre ce qu'il fait et donnerai mon avis, mais l'idée c'est bien que Filmore soit le scénariste de la suite de "Sienna".

Cette histoire se conclura donc dès le prochain volume, et d'autres histoires suivront, c'est cela le principe ?
Voilà. L'idée, et on doit le sentir dès le premier tome je pense, c'est qu'il y ait vraiment un binôme avec ces deux filles. C'est aussi pour cette raison que Philippe avait mis pas mal de flashbacks sur ce duo dans le tome un et le tome deux, alors que moi j'étais plutôt partisan que le lecteur découvre le passé de ces deux filles quand elles sont prêtes à se le raconter l'une à l'autre. Cela me semblait plus chaleureux et créait une proximité avec les personnages... et en principe c'est le chemin que cela devrait suivre. Les intrigues pourront être générées soient par l'une, soit par l'autre, mais que reste ce réflexe de traiter ces aventures à deux, chacune avec sa sensibilité, et cela peut donner une chouette série.

Et comment s'est fait le choix du dessinateur ?
En fait, Bamboo souhaitait travailler avec moi, et en même temps avait un dessinateur à me proposer. De mon côté j'avais l'idée de faire ce projet pour mon frère, cela me paraissait vraiment du "clé sur porte" ! Un éditeur motivé, qui propose un dessinateur, pour mon frère cela facilitait beaucoup les choses, c'est pas toujours comme ça ! D'autant que Chetville, le dessinateur choisi par Bamboo, est "classique" - mais il est bon, il sent bien les choses et il est très sympathique... tout allait bien pour commencer.

À suivre...


Liens : Stephen Desberg | Sienna 1 Propos recueillis par Frédéric Prilleux

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