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Elle retourna la fiche, regarda la photo. Les yeux légèrement baissés, les joues tendues, mais cela ne voulait rien dire : on pouvait être tendu face au service pour les étrangers d'un pays inconnu.
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Giancarlo De Cataldo et Carlo Bonini au cœur de la criminalité romaine

Mercredi 04 mai 2016 - Giancarlo De Cataldo, juge à la cour d'assises de Rome, met en scène la délinquance de la ville à la fin du XXe siècle. En 2002, avec Romanzo criminale (Prix du polar européen), il racontait de façon romancée l'ascension de la bande de la Magliana, qui avait entrepris, durant la décennie de plomb, de mettre Rome sous sa coupe. Il faisait, en quelque sorte, œuvre d'historien d'une époque récente. Depuis, il a repris ce sujet dans d'autres livres comme La Saison des massacres (Métailié, 2008) ou Je suis le Libanais (Métailié, 2014).
Avec Suburra, paru chez le même éditeur en mars 2016, il co-écrit avec Carlo Bonini, journaliste à La République et œuvrant dans la pure tradition de la presse d'investigation, un roman prophétique. En effet, quelques mois après la parution du livre en Italie éclatait le scandale surnommé "Mafia Capitale" par les média, autour du projet d’aménagement de la côte romaine sur fond de corruption et de guerre des gangs.
Avec un style tonique ces deux romanciers ont signé une intrigue passionnante dûment étayée et documentée sur la truanderie de haut vol qui sévit dans la capitale italienne.
Une suite de Suburra, parue en 2015, en Italie, sera disponible dès septembre 2016, aux éditions Métailié sous le titre Rome brûle.
C’est l'occasion d'approfondir, avec Giancarlo De Cataldo, quelques aspects de sa démarche et de ce remarquable roman.
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© Giliola Chiste



k-libre : La pègre qui sévit à Rome est le principal sujet de nombre de vos romans. Romanzo criminale, votre premier roman qui traite totalement de ce sujet, raconte l'ascension d'une bande de jeunes truands ambitieux à la conquête de la Ville éternelle. Qu'est-ce qui vous a donné envie de raconter une telle histoire ? Quel en a été le point de départ ? N'y a-t-il pas des proximités avec la bande de la Magliana, ce groupe délinquant de triste renommée ?
Giancarlo De Cataldo : Pendant de longues années, avant d'écrire Romanzo Criminale, j'ai observé le monde qui m'entourait à la recherche d'une histoire qui pourrait relier plusieurs éléments : a) la grande tragédie qui touche l'Italie de 1969 à 1994, les années de plomb, en réalité, avec le terrorisme, les massacres, la mutation génétique de notre pays ; b) une série de destins individuels qui pourraient me servir de point de vue pour observer, et raconter ces années-là. Quand je suis tombé sur l'histoire – vraie – de la bande de la Magliana, les deux plans d'écriture se sont enfin trouvés réunis. Ils s'agençaient presque de manière magique sous mes yeux. C'était la possibilité de raconter ce qu'à l'origine j'appelais Italian tabloïd, en hommage à James Ellroy, à travers des personnages qui sont un peu périphériques par rapport à l'Histoire, mais qui la vivent intégralement. Et qui me donnent un point de vue original. En fait, je voulais écrire un roman historique. Et finalement ce qui en est sorti c'est un roman de personnages, en tout cas dans l'esprit des lecteurs.

k-libre : On retrouve une forte implication de la pègre romaine dans La Saison des massacres (Métailié, 2008) où vous racontez les coulisses des attentats qui ont ensanglanté l'Italie en 1992-1993. Est-ce une suite de Romanzo criminale ?
Giancarlo De Cataldo : De 1860, année de naissance de l'Italie telle que nous la connaissons aujourd'hui, au moins jusqu'à 1994, aucun épisode crucial de l'Histoire italienne n'a pu avoir lieu sans que les mafias et autres associations criminelles jouent un rôle important ; soit parce que certains secteurs du pouvoir politique s'en servaient de manière cynique, soit parce qu'elles étaient des personnages de premier plan de certains épisodes historiques (comme au cours du débarquement anglo-américain en Sicile en 1943, ou quand, en tuant Falcone et Borsellino, elles ont tenté de faire chanter l'État). Et même aujourd'hui, alors qu'ils ont tendance à moins faire parler les armes, l'influence des grands groupes criminels est forte.

k-libre : Dans Suburra, votre roman nouvellement traduit en France, vous décrivez une pègre composée de grands bourgeois : élus de toutes natures, hommes d'église, industriels, entrepreneurs... Depuis Romanzo criminale, la pègre a-t-elle évoluée ou est-elle différente ?
Giancarlo De Cataldo : Disons que les bandits de Romanzo criminale rêvaient de devenir comme les personnes normales, des bourgeois, alors qu'aujourd'hui, de nombreux, trop nombreux bourgeois vivent, agissent, magouillent comme des criminels.

k-libre : Votre roman raconte une gigantesque affaire de corruption, une affaire qui se révèle réelle car un scandale similaire éclate un an après la parution du livre. Avez-vous été surpris d'approcher d'aussi près la vérité ?
Giancarlo De Cataldo : Sincèrement, ni moi ni Bonini ne nous attendions à un scénario comme celui de l'enquête Mafia Capitale. Nous n'avions pas capté cette implication d'une énorme partie de la politique dans les affaires mafieuses. Suburra est le roman d'une droite affairiste et sans scrupules et d'une gauche détruite. Les enquêtes ont démontré qu'une partie de la gauche est elle aussi affairiste et sans scrupules.

k-libre : Pourquoi avez-vous choisi Suburra pour titre de votre nouveau roman ? Est-ce en référence à ce quartier pauvre et populeux de la Rome antique ? Pensez-vous que rien n'a changé depuis cette époque ?
Giancarlo De Cataldo : Non, bien sûr, ça a beaucoup changé ! Mais Suburra, c'est une métaphore : comme dans la Rome antique, aujourd'hui, et pas seulement à Rome, les gens normaux se souillent en se mêlant à des délinquants quand ils veulent atteindre un but qu'ils ne pourraient pas atteindre avec leurs seuls moyens. D'ailleurs, quand vous, Français, situez une histoire, par exemple, à Marseille, vous êtes bien obligés de mettre en scène les rapports entre les clans mafieux et la politique, donc entre les gens "normaux" et les "déviants". Suburra est une métaphore qui va au-delà de Rome et de son histoire : c'est cette frontière où les différences s'estompent et où le Dieu Argent règne en maître.

k-libre : Dans vos romans, c'est un petit groupe qui lutte contre cette pègre. Ce groupe semble minuscule, isolé par rapport aux forces criminelles. Est-ce le reflet de votre sentiment, la sensation que vous ressentez ?
Giancarlo De Cataldo : C'est une sensation très répandue en Italie : pendant les années où Falcone, Borsellino et les courageux magistrats de Palerme et leurs collaborateurs policiers ou carabiniers luttaient contre la mafia de Corleone, la sensation était vraiment celle d'une forteresse assiégée. Il n'en reste aucune trace aujourd'hui, même si la situation a beaucoup changé. Les mafias, comme nous le disions plus haut, font beaucoup moins parler les armes, mais elles ont d'autres instruments de pression. Elles sont très fortes, par exemple, pour mascariare, comme on dit en Sicile, c'est-à-dire couvrir de boue, répandre des calomnies, etc. Et parfois elles trouvent des oreilles sensibles même chez ceux qui devraient les combattre.

k-libre : Avec votre série de romans consacrés à la pègre romaine, ambitionnez-vous d'écrire une histoire de la criminalité à Rome des années 1970 à nos jours ?
Giancarlo De Cataldo : Mon ambition, démesurée, je le reconnais, est d'écrire une petite "comédie humaine", pas forcément criminelle.

k-libre : Comment concevez-vous vos personnages ? N'êtes-vous pas tenté de "piocher" dans les personnes que vous rencontrez dans l'exercice de votre métier ? Est-ce facile de séparer votre univers d'écrivain de votre activité de magistrat ?
Giancarlo De Cataldo : Ce sont deux questions différentes. En tant que magistrat, j'accomplis mon travail au service de l'État et j'ai l'opportunité de fréquenter les tribunaux, des lieux où la condition humaine est jetée sous les feux des projecteurs, dans des conditions de stress, ce qui fait émerger des types humains qu'on ne pourrait pas connaître autrement. En tant qu'écrivain, je regarde autour de moi, et je peux partir de personnes normales que je rencontre. J'utilise les modèles les plus variés, mais ensuite, tout est filtré par la littérature.

k-libre : Si vous faites une description peu reluisante de ces voyous, vous faites de superbes portraits de femmes. Avez-vous le sentiment que celles-ci sont meilleures dans leurs attitudes, dans leurs façon d'évoluer, de voir la vie, de prendre les problèmes ? Font-elles preuve de plus d'humanisme ?
Giancarlo De Cataldo : Souvent je confie aux femmes cet espoir qui semble faire naufrage inexorablement dans les destins des hommes. Nous sommes à l'orée d'un changement d'époque, les femmes sont prêtes, plus que prêtes, à prendre l'avantage. Trop nombreux sont les hommes qui réagissent de manière inconvenante à cette circonstance que je considère comme inéluctable. En ce qui me concerne, je suis prêt. Je dirais même plus : je meurs d'impatience !

P.-S. : Merci pour les compliments sur les personnages féminins !


Liens : Giancarlo De Cataldo | Carlo Bonini | Suburra Propos recueillis par Serge Perraud

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