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Nicolas Bouchard et les enquêtes de la Sibylle

Mardi 29 mai 2012 - Nicolas Bouchard est un écrivain qu'on ne présente plus avec sa bibliographie qui compte plus de vingt romans en quinze ans. Il a construit une œuvre attachante, d'une grande humanité quel que soit le genre auquel on peut rattacher le livre : science-fiction avec, par exemple, la fabuleuse trilogie de L'Empire de poussière, des romans policiers historiques avec la remarquable série des enquêtes d'Augustine Lourdeix. Il a écrit également des romans de fantasy, pour la jeunesse, historique...
Il s'attache à construire des intrigues subtiles autour d'héroïnes de grande empathie.
Chez Belfond, il a fait paraître une trilogie autour d'un nouveau personnage, une voyante authentique qui a pratiqué son art de la fin du XVIIIe jusqu'au milieu du XIXe siècle. Après La Sibylle de la Révolution (2009), Le Traité des supplices (2011), parait le troisième volet : La Sibylle et le marquis.
C'est l'occasion d'une rencontre avec un romancier discret que son œuvre place au premier plan.
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© D. R.



k-libre : Comment avez-vous rencontré Marie-Adélaïde Lenormand, une voyante appelée la sibylle du faubourg Saint-Germain ?
Nicolas Bouchard : Très simplement. Je m'intéressais à cette espèce d'embellie du mysticisme qui s'est produite en France à la fin du XVIIIe siècle. On a vu fleurir des groupes plus ou moins assimilés à la franc-maçonnerie mais beaucoup plus ésotéristes (comme les Martinistes : disciples de Louis Claude de Saint Martin, surnommé "Le philosophe inconnu"), des charlatans notoires comme le comte Saint Germain ou Etteilla, des pseudo-scientifiques comme Mesmer... Je cherchais un personnage pittoresque pour en faire un héros de roman... Très rapidement, j'ai rencontré Marie Adélaïde : le personnage m'a plu tout de suite.

k-libre : Qu'est-ce qui vous a donné envie d'en faire l'héroïne de vos romans et de la faire participer à la résolution d'enquêtes criminelles ?
Nicolas Bouchard : D'abord, il s'agit d'une femme, ensuite sa légende raconte qu'elle a rencontré tous les personnages importants de son temps : Marat, Robespierre, Danton puis Joséphine, Fouché... Napoléon lui-même. En outre, à ma connaissance, aucun écrivain n'avait jusqu'à à présent fait de ce personnage historique un personnage de roman !

k-libre : Vous la décrivez percevant des images, des faits pendant des transes, des rêves prémonitoires. Possédait-elle un don de prescience ?
Nicolas Bouchard : Bien sûr que non ! Je suis intimement persuadé qu'il s'agissait d'une mystificatrice particulièrement rouée.
Cependant, lui attribuer un don de prescience permettait des développements romanesques tout à fait intéressants : d'abord sur sa personnalité (on ne connait pas l'avenir impunément) ensuite sur le déroulement de l'histoire (comment conserver l'intérêt si dès le début, le personnage principal connaît la fin ?).

k-libre : A-t-elle eu, comme personnage authentique, la renommée que vous lui prêtez ?
Nicolas Bouchard : C'est très difficile à dire : elle a soigneusement entretenu sa réputation, et on ne sait pas chez elle où s'arrête l'affabulation. A-t-elle vraiment prédit la mort de Marat, de Danton et de Robespierre ? A-t-elle été la confidente de Joséphine ? Ne s'agit-il pas d'une publicité soigneusement orchestrée ?
Tout ce qu'on peut dire objectivement c'est qu'elle devait posséder une certaine notoriété... puisque son tarot est toujours utilisé par les amateurs de cartomancie !

k-libre : Vous la faites intervenir entre 1794 et 1797, au cœur de la période la plus troublée de la Révolution française. Cette période est-elle un terreau fertile pour un romancier ?
Nicolas Bouchard : Oui, je le pense : on assiste à tous les excès, à toutes les outrances ; les images "chocs" se succèdent ; des personnages excessifs, par idéalisme, appât du gain, soif de pouvoir ou cruauté, se succèdent à un rythme effréné. Pendant ce temps, la révolte gronde dans l'ouest, les troupes envoyées par les monarques d'Europe déferlent dans l'est...
Qu'est-il resté de cela ? Tout ! Nous vivons toujours dans un État largement jacobin !

k-libre : La Sibylle rencontre nombre de personnages historiques comme le comte de Saint-Germain, Joséphine de Beauharnais, des révolutionnaires célèbres, Joseph Fouché. Ceux-ci semblent emblématiques de cette époque. Comment les choisissez-vous ?
Nicolas Bouchard : On ne peut pas dire que je les choisisse. Je les rencontre ! Lorsqu'on s'intéresse à cette période, les personnages hauts en couleur, ambigus, affabulateurs ou fanatiques abondent. Pareillement, ma Sibylle est comme un aimant qui les attire.

k-libre : Dans La Sibylle de la Révolution, le président du Comité de sureté générale fait sortir Marie-Adélaïde de prison pour déjouer un complot ourdi par des francs-maçons. Les complots ont-ils été aussi nombreux à cette époque ? Avaient-ils tous une réalité ?
Nicolas Bouchard : En tout cas, celui que je décris dans La Sibylle de la Révolution possède au moins un fond de vérité. L'affaire Catherine Théot a bien eu lieu. Il existait bien des cérémonies autour de la mère de Dieu semblable à celle que je décris (la description provient du journal même de Sénart !). L'affaire a été portée devant la Convention et a, selon certains historiens, précipité la chute de Robespierre. Par contre, les "loges noires" et autres démons sortis de l'Apocalypse relèvent de la plus totale imagination. J'étais parti pour parler du fameux complot des Illuminatis décrit par Augustin Barruel, mais de nombreuses personnes croient encore dur comme fer à cette légende. Je n'ai pas voulu encourager ce genre de fantasmes.

k-libre : Le Traité des Supplices, la seconde affaire à laquelle participe la Sibylle, l'amène à se mesurer à un assassin retord et particulièrement cruel. Pourquoi la mettre, ainsi, en grand danger ?
Nicolas Bouchard : D'une manière générale, il est intéressant de confronter ses héros ou ses héroïnes à un grand danger : d'abord parce que cela entretient le suspens ! Ensuite, parce que ça permet d'approfondir le caractère de ses personnages confrontés à des situations extrêmes. Là encore, je suis parti d'un concept assez simple pour créer mon meurtrier : celui d'un homme rédigeant une étude sur la mort et cherchant par tous moyens à approfondir le sujet. J'ai voulu par ce traité retrouver le style de ces philosophes ou scientifiques de la fin du XVIIIe.

k-libre : On retrouve le personnage de Joseph Fouché, ou son influence, dans les trois romans de la série. Était-il un personnage aussi omniprésent, aussi incontournable de cette époque ?
Nicolas Bouchard : Je pense que le personnage a, très tôt, développé ses réseaux. Il suffit de voir son sort après la chute de Robespierre. Considéré comme un ultra, un boucher, il a petit à petit pris de plus en plus d'importance sous le Directoire. D'abord en assurant sa fortune personnelle (en trafiquant avec les fournitures de l'armée) puis en tant qu'auxiliaire de police. Ceci dit, influencé par les feuilletons de mon enfance (Vidocq avec Claude Brasseur) j'ai peut-être outrageusement dramatisé le personnage. Était-il aussi machiavélique que je le décris ? C'est difficile à dire. Mais rappelez-vous l'évocation de Chateaubriand à son propos dans les Mémoires d'outre-tombe : "Tout à coup une porte s'ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur ; le féal régicide, à genoux, mît les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr ; l'évêque apostat fut caution du serment."

k-libre : Dans le troisième volet, Marie-Adélaïde se confronte au marquis de Sade. Pourquoi avez-vous retenu ce personnage sulfureux ?
Nicolas Bouchard : Cela m'est apparu comme une évidence : il était libre et vivait à Paris à cette époque. J'ai tout de suite compris que sa présence donnerait une tonalité particulière et un peu inédite au roman. Par ailleurs, j'ai rapidement constaté que peu d'auteurs avaient fait de Sade un personnage de roman. J'ai commencé par lire d'abondantes biographies du marquis, puis une partie de sa volumineuse correspondance. Le personnage est vraiment fascinant. J'espère vraiment avoir été à la hauteur !

k-libre : L'introduction du marquis de Sade dans votre histoire vous amène à donner à votre récit, une connotation érotique, un ton licencieux marqué. Est-ce une façon d'aborder un genre littéraire nouveau ?
Nicolas Bouchard : Le ton licencieux du roman est logique : parler de Sade sans parler de sexe serait absurde. Mais le genre "érotique" en tant que tel m'a toujours plongé dans la perplexité : une histoire, des péripéties, un personnage peuvent amener à donner une connotation érotique à un roman. Mais partir de sexe pour construire une intrigue c'est quelque chose que je ne vois pas encore comment faire. Ceci dit, cela viendra peut-être. Je ne m'interdis aucun genre, ni aucun style littéraire !

k-libre : Dans cette trilogie, vous usez de tortures, sévices et meurtres de plus en plus cruels vis-à-vis de vos personnages. Cette violence est-elle inhérente à cette période ?
Nicolas Bouchard : Sans doute, mais peut-être pas plus qu'une autre ! Citez-moi une période où la violence n'existait pas. En fait, cette série est partie sur cette tonalité et, je ne sais pas trop pourquoi, y est restée ! L'intervention de Sade n'a rien arrangé... Les trois romans ont une tonalité nettement horrifique, chacun explorant des aspects différents de l'horreur.

k-libre : La quasi-totalité de vos romans s'appuie sur des héroïnes. Avez-vous un faible pour elles ? Les femmes ont-elles des profils psychologiques plus riches, offrant plus de possibilités d'intrigue ?
Nicolas Bouchard : Je ne pense pas que les femmes aient des profils psychologiques plus riches que les hommes (ni moins riches d'ailleurs). La manière de les aborder pour les écrivains, et notamment pour les hommes, est sans doute un peu différente. Dans mon cas, il ne se produit pas d'indentification, lorsque je me mets dans la peau d'un personnage féminin. Par contre, je m'y attache plus qu'à mes personnages masculins.

k-libre : Il semble que vous donnez, dans votre nouveau roman, encore plus de place aux femmes, que vous leur attribuez un rôle prépondérant. Est-ce votre sentiment ?
Nicolas Bouchard : Une partie de l'intrigue de La Sibylle et le Marquis a été élaboré par ma femme (toute l'organisation de la maison des Bellas Almas). Ceci explique peut-être cela.

k-libre : Vous passionnez vos lecteurs avec des romans policiers plongeant leur intrigue dans des données historiques authentiques. Est-ce un genre qui vous convient actuellement ?
J Nicolas Bouchard : Je me sens à l'aise sur différents genres : j'aime aussi la fantasy ou la science-fiction. Le genre thriller historique est celui pour lequel je suis le plus sollicité actuellement. Voilà pourquoi ils constituent une part importante de ma production.

k-libre : Est-ce plaisant, pour un auteur, de mixer une intrigue mêlant personnages authentiques et de fiction dans des situations réelles et imaginaires ? Devoir conjuguer le tout, n'est-il pas se doter d'un handicap supplémentaire ?
Nicolas Bouchard : Devoir tout mêler est effectivement très distrayant. On se dit : "Et si un tel avait vraiment fait cela ?" Parfois, on a des surprises : j'avais imaginé pour un roman qu'en 1740, le nouveau roi de Prusse Frédéric II décide de voyager incognito à travers l'Europe pour finalement rejeter cette idée par trop invraisemblable... pour m'apercevoir un petit peu plus tard qu'il l'avait fait réellement ! Je ne ressens pas du tout cela comme un handicap.

k-libre : En introduisant Anacréon, un poète grec, vous abordez la rythmique de la langue, la construction et la musique des mots. On retrouve cet intérêt dans d'autres de vos livres. La construction et la constitution du langage, écrit ou parlé, vous passionnent-elles ?
Nicolas Bouchard : En fait, Anacréon est venu un peu par hasard dans ce roman : tout simplement parce que Grétry avait écrit un opéra sur lui à peu près à l'époque du roman. Par contre, la langue m'intéresse : dans La Sibylle et le Marquis, j'adore émailler mon récit de "vrai-faux" "à la manière de : certains extraits du journal de Barras, un récit de Sade... Pour les scènes mettant en scène Zelmire, j'ai repris très fidèlement la trame des 120 jours de Sodome, simplement, j'ai réécrit le texte me plaçant du point de vue de la victime et non du bourreau. C'est une expérience assez traumatisante !

k-libre : La Sibylle compte, parmi ses fidèles clients, Joséphine de Beauharnais. Mais, n'en faites-vous pas un portrait peu élogieux, la présentant comme une arriviste prête à tout&nbs;?
Nicolas Bouchard : Si, c'est exactement le portrait que j'en fais. Pourtant, je ne pense pas qu'il faille lui jeter la pierre : il s'agit, rappelons-le d'une jolie veuve peu fortunée, vivant dans un monde plutôt masculin et impitoyable. En outre, l'époque était corrompue et dissolue à la fois. En ce sens Joséphine, qui possédait sans doute des qualités humaines, n'est que le strict reflet de son époque. Et puis, je trouve que cela la rend plutôt sympathique.

k-libre : La Sibylle et le marquis signe la fin de votre trilogie. Pourquoi interrompez-vous cette passionnante série ? Pouvez-vous nous dire, d'ors et déjà, quelle sera votre prochaine héroïne ? Quel sera votre prochain roman à paraitre ?
Nicolas Bouchard : J'ai l'impression pour l'instant d'avoir tout dit sur le sujet. Je n'ai pas encore eu d'éclair d'imagination concernant une suite. Forcer l'écriture n'est jamais bon et puis j'aime bien le chiffre trois. J'en suis à ma troisième trilogie ! (L'Empire de Poussière, la trilogie Limougeaude et une trilogie cachée : Astronef aux enchères, Le Réveil d'Ymir et L'Ombre des cataphractes qui reprennent le même monde, et parfois les mêmes personnages avec quelques décennies d'écart).
J'ai quelques projets dont l'un paraîtra normalement en septembre. Il s'agit d'un thriller contemporain (ma première incursion dans le genre).


Liens : Nicolas Bouchard | La Sibylle de la Révolution | La Sibylle et le marquis | La Traque Propos recueillis par Serge Perraud

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