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La quantité de peur dans le monde était égale, et liée d'une façon inextricable, à celle du désir. Le bien et le mal, la réussite et l'échec, la lumière et l'obscurité, la vie et la mort se compensaient.
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samedi 20 janvier

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Henning Mankell in memoriam

MAJ samedi 20 janvier

Henning Mankell in memoriam
© D. R.

06 octobre 2015 - Henning Mankell n'est plus de ce monde. Voilà qui ne surprendra pas ceux qui ont eu le temps de lire son dernier livre paru en France (Sable mouvant, 2015) où il parle de son cancer – ah ! La première cigarette –, mais qui n'empêchera pas non plus le monde de tourner (mal), diront certains. Certes, certes. Et d'autres viendront sûrement combler le vide qu'il laisse. Mais pour quelqu'un qui l'a connu dès la fin des années 1980 alors que, bien que déjà dans la quarantaine, il était encore inconnu du vaste monde et même fort peu connu dans son propre pays, ce vide est grand et sera long à combler. Car son cas déborde celui de la seule littérature policière, qui a construit sa renommée, et même celui de la littérature tout court. Il a en effet été un "homme de terrain" au plein sens du terme puisqu'il a débuté comme directeur de théâtre de province (suédoise) et terminé sa carrière dans les mêmes fonctions – en Afrique. De Sveg (où diable cela se trouve-t-il ?) à Maputo (même remarque !), tel a été l'itinéraire d'un homme qui n'a pas recherché la célébrité et qui a utilisé celle-ci avec générosité, voire "naïveté", puisque, loin de placer l'argent qu'elle lui valait dans un paradis fiscal – il en existe même en Afrique – il a tenu à payer des impôts en Suède, l'enfer fiscal par excellence (tu m'entends Gérard ?). Tel a été l'homme, dans sa simplicité et son absence de pose. L'écrivain qu'il est devenu à force de maturité ne contredit en rien cette image. Il est venu à la littérature par le théâtre (à son actif une trentaine de pièces), ce que l'on ignore largement à l'étranger où la diffusion théâtrale est bien difficile, et qui témoigne d'un souci de parler à un public et même au public dans l'acception la plus large du terme. Il est venu au roman avec des histoires simples sur des gens du peuple dont Daisy Sisters, récemment paru en France, donne une bonne idée, aussi bien dans les mérites de sa construction que dans ses imperfections. Mais cette production n'aurait pu lui assurer la conquête du parnasse international. Il a fallu pour cela la vogue du roman policier suédois. Pour qui a de bonnes raisons de se souvenir de l'accueil fait à ce genre de suggestion par une bonne partie de ce que la place de Paris comptait d'éditeurs à l'époque ("Un roman policier suédois ? Qu'est-ce que vous voulez qu'on en fasse, qui voudrait lire ça, quel lecteur – en pareil cas, le mot est toujours au singulier générique, étant donné qu'il ne saurait exister qu'une seule catégorie de lecteur, une et indivisible comme la République – pourrait s'intéresser à ça ?"), la chose ne manque pas de piquant. Seul Christian Bourgois accepta, avec son intrépidité habituelle, une proposition aussi incongrue. Il en a été puni comme il convenait qu'il le soit, par un "bide" retentissant qui l'a empêché de poursuivre l'aventure mais a ensuite permis à d'autres de reprendre le flambeau et de tirer les marrons, maintenant cuits à point, du feu. La vie littéraire n'est pas plus juste que la vie en général. L'auteur, lui, a ainsi été découvert, en France mais aussi sans doute dans les autres pays étrangers, "dans le désordre" d'une série pourtant construite avec minutie pour s'inscrire dans la suite de Maj Sjöwall et Per Wahlöö, dont l'œuvre novatrice maintenant reconnue (à preuve les préfaces des rééditions de leurs titres chez Rivages) avait pourtant maintenu l'étude du crime dans un cadre suédo-suédois. Il était temps d'ouvrir les portes du monde, quitte à laisser entrer des miasmes venus d'ailleurs mais aussi en exporter quelques-uns, voire diriger un empire du crime à partir d'un de ces coquets manoirs scaniens. Qu'on veuille bien relire L'Homme qui souriait après les trois premiers volumes de la série et qu'on nous dise s'il n'y avait pas là une intention manifeste et mûrement réfléchie. Ceci avant de passer à une seconde étape illustrant les conséquences collectives de traumatismes individuels et déboucher ainsi sur une interrogation en profondeur sur la notion de culpabilité. Mais la "grande" édition ne se soucie pas de détails aussi mesquins. Pas plus que de l'absurdité qu'il y avait, si l'on lisait les livres dans l'ordre de leur parution en français, à voir une fille... rajeunir, un vieux père devenir de moins en moins sénile, et un homme (fût-il un fin limier) quitter une femme avant de l'avoir connue. Tout comme Sjöwall/Wahlöö, il faut absolument lire les Wallander dans l'ordre originel de parution, sous peine de ne rien y comprendre, voire de prendre l'auteur pour un idiot ou un incapable. Lui qui a pourtant compris qu'il convenait qu'il mette un terme à l'entreprise avant qu'elle ne déborde (y compris en volume, chaque tome ayant tendance à être encore un peu plus long que le précédent). Il a simplement eu le tort (nobody is perfect) de jouer les prolongations en utilisant pour cela la fille de son héros. Le résultat (Avant le gel) a été si peu glorieux qu'il s'en est aperçu lui-même et en a sagement tiré les conséquences, en diversifiant un peu plus encore sa production. Ce qu'il a magnifiquement réussi avec Le Cerveau de Kennedy, parfaite synthèse entre deux des pans de son œuvre : le policier et l'africain. Celui-ci avait pourtant déjà donné un chef-d'œuvre tel que Comedia infantil, que l'on aurait pu croire écrit par un Africain. Mais les meilleurs sont toujours capables de se surpasser eux-mêmes. Par exemple au moyen d'un roman aussi exigeant et austère que Profondeurs, qui passerait presque pour un "nouveau roman". Ajoutons cet autre pan, un peu moins connu chez nous, que sont ses livres pour l'enfance et la jeunesse. S'il ne faut citer qu'un titre, choisissons Le Roman de Sofia, où la sobriété n'a d'égale que l'émotion et qui est peut-être être le type parfait du livre pour adolescents, genre ô ! combien délicat étant donné la sensibilité de cet âge à tout excès affectif comme à toute entorse à la vraisemblance.
Mankell nous a lui-même laissé présager son prochain départ dans ce beau livre méditatif (Sable mouvant) qui n'est pas sans faire penser aux célèbres propos d'Alain et qui couronne de magnifique façon une œuvre aussi riche que variée. Il aura prouvé que la conscience (morale) peut produire des œuvres de qualité, en dépit de la fameuse phrase sur les bons sentiments. Sans doute parce qu'il n'a jamais succombé au sectarisme quel qu'il soit et n'a pas hésité, par exemple, à critiquer une social-démocratie à laquelle il était pourtant attaché et dont il était un peu l'incarnation. Il ne s'est pas non plus abrité derrière "la nécessité de l'œuvre" pour se dérober à l'engagement, comme le prouve sa participation à l'opération Ship to Gaza. Il a donc pu s'endormir la conscience tranquille à tous égards et fier d'avoir livré au monde des dizaines de livres à la fois captivants, instructifs et riches en leçons morales de tolérance, compréhension, humilité et autres vertus ressortissant toutes de cette notion d'humanisme aujourd'hui tellement en péril devant les assauts conjugués des fanatismes idéologiques et du matérialisme le plus bassement commercial. Il a connu un succès mondial qu'il aurait eu peine à envisager dans ses rêves de jeunesse les plus fous et n'a pas manqué de son vivant de récompenses parfaitement méritées, mais la plus belle serait qu'on publie ses nombreux inédits et qu'on continue à le lire un peu partout dans le monde.

Liens : Henning Mankell | Philippe Bouquet | Maj Sjöwall | Per Wahlöö | Daisy Sisters | Sable mouvant : fragments de ma vie | Le Roman de Sofia Par Philippe Bouquet


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